lundi 14 avril 2014

C'est la grande semaine...

Alors que nous entrons dans la Semaine sainte, prenons conscience de l'importance qu'il y a à sanctifier ces jours nous-mêmes. Les offices ne sont pas obligatoires ? Mais justement y assister, cela manifeste notre coeur, notre désir de nous associer au Christ, de regarder en face sans détourner les yeux quelle débauche de souffrance il a connu pour nous et de quelle façon il a voulu être associé au Mystère du mal, en le vivant jusqu'au bout, lui, le Fils de Dieu, comme le dernier des esclaves, non seulement crucifié mais cloué à sa Croix.

"Le christianisme devient superflu dès que les moyens extrêmes cessent d'être nécessaires" disait très bien Nietzsche. Mais notre  destin d'être sentant, d'esprits matérialisés rencontre forcément les situations extrêmes de la souffrance et de la mort. Pour comprendre comment les vivre et comment transformer la souffrance en amour, il suffit de regarder le Christ soumis à la flagellation ou mourant sur la Croix.

Dans cette perspective, n'hésitez pas à venir prier durant cette Semaine. Voici les horaires du Centre Saint Paul.



Mardi saint 15 avril 
20 H 15 : Conférence du mardi par l'abbé G. de Tanoüarn Le Mystère du mal et notre délivrance

Mercredi saint 16 avril
19 H : Messe avec Récit dialogué de la Passion.
21 H : Ténèbres du Jeudi saint

Jeudi saint 17 avril
Confessions le matin de 9 H à 12 H 30 et l’après-midi de 15 H à 19 H
19 H : Messe vespérale avec le lavement des pieds : "Je vous donne un commandement nouveau". 
Adoration du Saint Sacrement jusqu’à Minuit à l’oratoire saint Joseph (1er étage)
21 H : Ténèbres du vendredi saint

Vendredi saint 18 avril
Confessions le matin de 9 H à 12 H 30 et l’après-midi de 15 H à 19 H
15 H : Chemin de Croix médité 
19 H : Fonction liturgique avec récit de la Passion selon saint Jean et chant des Impropères

Samedi saint 19 avril
Confessions le matin de 9 H à 12 H 30 et l’après-midi de 15 H à 19 H
10 H 30 : Ténèbres du Samedi saint
21 H 30 : Messe de la Veillée pascale et baptêmes de deux adultes 

Dimanche de Pâques 20 avril
Messes à 9 H, 10 H, 11 H, 12 H 30 et 19 H
Vêpres de Pâques à 18 H




jeudi 10 avril 2014

Le Loup dans la Bergerie : Alain Finkielkraut à l'Académie française

"Conclusion ? Alain Finkielkraut ou la mémoire vaine, en effet. Pis : la défaite de la pensée, pour paraphraser le titre – autre effet boomerang – de son livre le plus fameux ! [en 1987 Finkielkraut a publié un livre sous ce titre, dénonçant les cultureux de cette époque]. De cela, aussi, Finkielkraut, être certes intelligent, rendra un jour compte [au Jugement dernier du Socialisme triomphant], lorsque les projecteurs se seront éteints et que la raison aura retrouvé ses lumières [noter le pluriel peu naturel], devant l’Histoire. Autant dire que l'Académie française se devrait d'y réfléchir à deux fois, si elle ne veut pas se discréditer, avant d'élire au sein de ses pairs semblable représentant de la pensée la plus rétrograde, au sens littéral du terme". 
C'était, dans le Nouvel Observateur, le dernier tir de barrage, la péroraison d'un article plaidoyer signé Daniel Salvatore Schiffer (?), quelques heures avant l'élection dont les parrains sont rien moins que Pierre Nora, Max Gallo, Marc Fumaroli et Jean d'Ormesson. Elu dès le premier tour par 16 voix sur 28, avec 8 bulletins blancs et 3 voix à Gérard de Cortanze, l'auteur de L'identité malheureuse crée un petit séisme intellectuel dans le Paris germano-pratin. Crise des bons esprits et autre pratiquants non croyants des chapelles regroupant les professionnels fatigués de l'antifascisme. 
Il faut reconnaître que dans son dernier livre L'identité malheureuse, le philosophe n'y va pas avec le dos de la cuiller... Voici ce que j'en écrivais au moment où l'ouvrage est sorti.

Alain Finkielkraut : le chagrin est ostentatoire

Alain Finkielkraut a le génie des titres. Dans son dernier livre, L’identité malheureuse, il montre comment la France est en danger dans son existence même, à force de promouvoir une culture de l’accueil qui peut se formuler comme « la culture du tout sauf soi ».

Qu’un penseur aussi prudent qu’Alain Finkielkraut se saisisse aujourd’hui du thème de l’identité, qu’il cite plusieurs fois dans son dernier livre Renaud Camus le prophète du « Grand remplacement », qu’il reprenne la conception « camusienne » du Parti (encore majoritaire) de l’in-nocence (c’est-à-dire de la non-nuisance), qu’il ose parler des nouvelles populations apparues dans les Ecoles de la République et qui modifient profondément l’idée même de la laïcité, tout cela indique que nous sommes à un changement d’époque et que nous ne pouvons plus ne pas voir ce que nous voyons, pour paraphraser notre auteur qui reprend l’expression à Charles Péguy. 

Que voyons-nous ? Que les préjugés culturels mis en place dans les années 80 par la Génération Mitterrand craquent de partout.

En premier lieu, l’antiracisme n’est plus ce qu’il était. « L’antiracisme d’autrefois était colour blind [sans préjugés raciaux sur la couleur de la peau]. L’antiracisme contemporain en revanche s’aveugle à tout ce qui n’est pas la couleur de la peau. Ces fidèles cultivent l’obsession de la race au sens physiologique que ce terme n’avait pas chez Claudel. Ils s’enorgueillissent d’avoir obtenu après un long combat la mise hors-la-loi du mot, ils jettent furieusement l’anathème sur ceux qui ont le front de l’employer encore et ils placent dans le même temps l’origine au-dessus de l’originalité et l’épiderme au-dessus de l’excellence ». Bref l’antiracisme des années 80 s’était levé au nom de la lutte contre les préjugés. Aujourd’hui la race différente devient un préjugé (favorable) et un critère (de choix). L’exemple que cite Finkielkraut est celui de la panthéonisation d’Alexandre Dumas. Il ne s’agissait pas dans cette grand messe républicaine, d’honorer l’auteur des Trois Mousquetaires mais de distinguer… un mulâtre, comme si sa couleur de peau avait une importance quelconque. On sent que cet antiracisme qui devient racialiste, cela préoccupe beaucoup Alain Finkielkraut. Et on est bien obligé de constater, dans son dernier livre, une radicalisation de son discours habituel.

Je trouve regrettable, néanmoins, ses attaques contre Maurice Barrès et son culte de « la terre et des morts ». Barrès est fasciné par ce que l’on appelait à son époque une « réforme intellectuelle et morale ». Finkielkraut aussi… Alors pourquoi le disqualifier sur plusieurs pages ?

Le problème de Finkielkraut est qu’il doit continuer à avoir à sa disposition un repoussoir à droite. Choisir Barrès comme il le fait, et pas Jules Soury ou Vacher de Lapouge (deux théoriciens du racisme à la fin du XIXème siècle), cela me semble particulièrement mal venu… Car Barrès est le théoricien des « familles spirituelles de la France » (1917) parmi lesquels, je cite, les traditionalistes, les protestants, les socialistes et les juifs. Son nationalisme, même s’il est enraciné, n’est pas racial…

A cette petite restriction près, ce livre, où il est question des grandes utopies des années 60 ou 80, féminisme, socialisme, libéralisme, démocratisme, et de leur étrange maturation aujourd’hui, pourrait être, avec son titre en bandoulière et son chagrin ostentatoire, le manifeste d’une nouvelle génération à laquelle on ne la fait plus. Il ne s’agit pas de répéter « On ne lâche rien », parce que l’on a déjà beaucoup trop lâché sur tout. Mais il faut revendiquer la lucidité dans le chaos, comprendre que « le temps presse » (ce sont les derniers mots du livre) et se promettre à soi-même de ne plus être les dupes des bons sentiments : non on ne nous la fait plus !

Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, éd. Stock 2013, 234 pp. 19,50 euros

mercredi 9 avril 2014

Définir l'homme... Pour Antoine et Julien

Les usages contemporains de l'Ego attirent votre sagacité et vos commentaire... Merci à ceux qui me remercient du post précédent, qu'ils l'aient fait par écrit ici même ou par oral à l'occasion d'une rencontre. Mais il n'y a pas que des félicitations.Julien m'exhorte à définir l'homme : c'est massif, je relève le gant. Antoine me trouve sévère, outrageusement soupçonneux envers la vie spirituelle qui, selon lui, dans la mesure où elle est spirituelle, ne peut pas être égocentrée. Mais alors qu'est-ce que saint Jean de la Croix appelait la concupiscence spirituelle ? Par ailleurs Antoine se demande "ce qu'il reste de la pensée catholique au XXème siècle siècle si l'on enlève Emmanuel Mounier".

- Ce qu'il reste ? - Mais tout ! Emmanuel Mounier est un penseur agréable, qui bénéficie de quelques bonnes intuitions, grâce (entre autres) à sa profonde méditation de Péguy. Et puis... Là je vous propose un scoop, appris des orthodoxes de la Rue Lecourbe. Son personnalisme ? Il vient de Berdiaev. Berdiaev assistait avec Mounier aux soirées de Meudon, organisées par Jacques Maritain. Et, à l'issue, ils rentraient tous les deux, bras dessus, bras dessous, à pieds. Direction : Clamart. La conversation des deux philosophes allait bon train. Sujet : la philosophie chrétienne, grand thème à l'époque. C'est au cours de ces conversations qu'à marche forcée, Berdiaev enseigna à Mounier son personnalisme.

Problème : le personnalisme de Berdiaev est foncièrement aristocratique, au sens où, affirme cet ancien marxiste, "l'aristocratie n'est pas une classe mais un principe spirituel". Le personnalisme de Mounier, tout occidental, imprégné de l'idée kantienne selon laquelle la personne est toujours une fin jamais un moyen, ne peut être que démocratique, c'est-à-dire, à l'époque, philo-communiste égalitaire et aujourd'hui consumériste (le petit consommateur est la fin de toutes les stratégies commerciales - y compris de celle qui a pour nom Vatican II). Je ne peux pas me retenir de penser que, dans l'évolution divergente de Berdiaev et de Mounier, nous voyons en germe toute la géopolitique actuelle. L'aristocratie a-t-elle encore un sens comme principe spirituel, à l'heure de la mondialisation ? Le Père de Broglie, naguère aumônier de l'ANF, avait eu ce mot étonnant, qui vaut bien l'explication de Berdiaev, ou en tout cas qui la crédibilise : "La noblesse n'est pas la classe qui dirige, mais la classe vers laquelle on se dirige". Si les prêtres avaient parfois cette idée que le sacerdoce est la classe vers laquelle tout chrétien se dirige, sans y arriver jamais qu'en Jésus Christ, qui est le prêtre universel, complétant par le sien le Sacrifice que l'humanité offre à Dieu.

Quant à définir l'homme... On peut dire bien sûr que "l'homme est un animal raisonnable". Mais quand on a dit ça... On n'a pas dit grand chose. On n'a pas dit l'essentiel. Et l'essentiel c'est que cette ratio n'est pas en l'homme une pure instance comptable, qui lui permettrait juste de s'orienter selon son intérêt. Elle est capable de Dieu, capable de le connaître, de le désirer et même de le devenir. D'où vient cette capacité ? - De l'esprit, qui comme le disait déjà Aristote est capable de... tout connaître. Quelle est cette capacité ? Une puissance active ? Impossible : l'homme n'a pas envie de Dieu, ce n'est pas vraie. Une puissance passive ? Non plus : l'homme n'est jamais purement passif devant Dieu, au sens où il serait juste fait pour Dieu comme l'oeil est fait pour voir. Cette capacité de Dieu en nous est purement spirituelle et comme tout ce qui est de l'esprit, elle est active : elle manifeste une double activité, une synergie : celle de Dieu d'abord qui se donne à connaître, celle de 'homme ensuite qui cherche à connaître.

Je dirais donc pour répondre à Julien que l'homme est défini par son désir, que ce désir peut, en lui, relever de l'envie (désir sexuel, désir de consommer : c'est le même, un désir qui est une puissance active). Ce désir pourrait être purement passif (comme un sommeil... en Dieu), mais cela ne conviendrait ni à Dieu qui est Acte pur, ni à l'homme qui, en tant qu'esprit est activité et liberté. Il faut donc concevoir une autre puissance, la puissance obédientielle du savoir en nous. Puissance obédientielle ? Puissance obéissant à un Objet qu'elle découvre. L'homme désire Dieu en tant qu'il le connaît.

Tous les hommes le connaissent de manière plus ou moins innée expliquait déjà Platon... ou Descartes (Etienne Gilson jusqu'à la fin se souvenait parfois qu'il fut cartésien. On en voit trace dans L'athéisme difficile, petit ouvrage dans lequel il tient plus ou moins cette position d'une connaissance innée de Dieu). Ensuite, selon leur culture et leur chemin de vie, les hommes développent cette connaissance innée de Dieu, créant en eux, au fur et à mesure que cette connaissance se développe, un désir transcendant à la matière et transcendant au monde, désir de vérité que l'on peut faire correspondre, à cause de ce caractère transcendant justement, à une puissance obédientielle, comme l'avait bien vu Cajétan. Qu'appelle-ton puissance obédientielle ? Une puissance active mais soumise à son Objet dans son être même, puisqu'elle naît de la connaissance qu'elle en prend.

Dans ce contexte anthropologique, le péché apparaît ainsi comme la déformation par excellence de la destinée de l'homme. Au lieu de vivre dans le champ de l'Autre, au lieu de s'ouvrir à l'Infini, l'homme se referme sur lui-même, il se recroqueville sur les désirs qui, actifs ou passifs, sont en lui naturels et il oublie purement et simplement la vérité, sa transcendance, son invitation à un ailleurs ("Mon enfant, ma soeur songe à la douceur d'aller là bas vivre ensemble, au Pays qui te ressemble..." A-t-on vu le platonisme de Baudelaire dans cette expression : pays de la ressemblance ?) L'homme pécheur ne cherche plus qui il est ou à quoi il ressemble (la "formatio"). Il a peur de le découvrir et il se contente de vivre au gré des puissances actives et passives qui le traversent et le déforment en le faisant sortir de lui-même en l'asservissant à ses passions ou à ses addictions au point qu'il n'imagine qu'une chose : post eas ire dit saint Augustin en son latin, courir après elles, sortir de soi pour aller après elles. Le péché ? C'est ça. La regio dissimilitudinis, région de la dissemblance. Sortir de soi pour goûter des choses qui... ne nous ressemblent pas.

Où l'on voit qu'Antoine n'avait pas entièrement tort sur le fond de défendre l'intériorité - région de la ressemblance.

vendredi 4 avril 2014

Autocentré ou égocentrique ? Les usages de l'ego

Je réfléchis beaucoup sur le mal en ce moment, après la publication de mon Histoire du mal. Lors de ma conférence à Stanislas, j'ai eu besoin de simplifier sans caricaturer mon propos et de trouver une définition métaphysique du mal (ou du péché). Aliqua deformatio dit saint Thomas. Mais de quelle déformation il s'agit ? Pour comprendre en quoi l'homme déchoit de sa forme dans le péché, il faut évidemment avoir quelque idée de ce en quoi consiste cette forme, il faut avoir quelques repères anthropologiques précis.

Or le drame de nos contemporains est non seulement qu'ils ne connaissent pas Dieu et qu'ils obturent leur esprit à la connaissance spontanée qu'ils ne peuvent pas ne pas en prendre, mais c'est qu'aujourd'hui l'anthropologie elle-même leur fait défaut. Qu'est-ce qu'un Homme ? Même sous une forme élémentaire, il n'y a pas de réponse, ce qui montre bien que quelles que soient les formules incantatoire notre époque n'est pas une époque humaniste.

- "Mais autrefois direz-vous ? Ce n'était guère mieux." - "Voire... Aristote prenait fréquemment comme exemple dans sa logique la formule toute faite : l'homme est un animal raisonnable. Cela permettait de distinguer sans trop de mal le genre (animal) et l'espèce (raisonnable). Aujourd'hui nous n'avons même pas ça. Et alors que tout le monde communie dans le culte de la dignité de l'homme, personne ne se hasarde plus à dire ce qu'est un homme".

La deformatio ne représente donc pas une définition suffisamment éloquente du péché puisque l'on n'ose plus définir la forme humaine, comme si la vieille définition purement descriptive des sophistes (l'homme est un bipède sans plume) pouvait nous satisfaire.

Gardons pour nous cette idée : le mal est une deformatio. Mais cherchons donc autre chose pour définir le péché devant un auditoire qui n'a pas les idées claires sur ce qu'est l'homme.

En y réfléchissant, en revenant sur la thématique augustinienne, j'en suis venu à dire : le mal c'est tout ce qui s'arrête à soi. J'avais en tête la définition de la pulsion par Freud, au début de Métapsychologie. Le but de la pulsion c'est sa satisfaction, c'est-à-dire la disparition de l'excitation. L'objet de la pulsion, c'est le moyen par lequel elle est satisfaite. Définition parfaitement consumériste un peu avant l'heure ! Le but de la pulsion, c'est la satisfaction de soi. L'individu vers lequel elle nous porte ? Juste un sex toy... De même, le but de toutes mes fièvres acheteuses, c'est la satisfaction de mon Moa. J'achète, c'est parce que je le vaux bien. L'achat consumériste, celui qui ne correspond pas à un besoin mais à un désir (une des trois concupiscences énumérées par saint Jean dans son Epître) est une offrande (quasi religieuse) que je me fais à moi-même .Au fond l'égocentrisme est l'attitude normale du petit consommateur dans la norme.

Si l'on généralise cette trop rapide induction éthique, le mal c'est ce qui a pour but le Moi, sa satisfaction, sa valorisation. Le bien, c'est ce qui me met au service d'un autre. Ce qui me fait vivre "dans le champ de l'autre" pour reprendre l'heureuse expression de Lacan qui, par ailleurs se contrefoutait du bien et du mal.

Dans cette perspective, si nous acceptons cette définition comme valide en particulier à notre époque, alors les personnes spirituelles, chrétiennes, saintes sont dans un danger particulièrement grave.

Elles sont autocentrées parce que et dans la mesure où elles ont une vie intérieure, parce que et dans la mesure où elles entretiennent un riche dialogue avec elle-même, sachant que ce dialogue admet facilement Dieu en tiers, Dieu pris à témoin, Dieu qui nous juge ici et maintenant, Dieu qui nous aime et nous console. Mais qui les empêchera, autocentrées comme elles sont, de transformer leur vie spirituelle en un consumérisme de la grâce ?

Mon but est ma satisfaction. Dieu et ma prière sont les moyens de mon bien être. Mais cela, c'est déjà tout l'esprit de Gaudium et spes et c'est le n°1 de Lumen gentium, cette inversion consumériste qui me fait prendre Dieu ou l'Eglise comme autant de moyens pour moi... Il y a un vrai problème pastoral, problème aussi dans le recrutement des vocations... Qui fera voir aux personnes spirituelles la ligne rouge qui passe entre l'égocentrisme et l'égoïsme d'une part et un naturel autocentré d'autre part ?

Autrefois la ligne de fracture entre égocentriques et autocentrés allait de soi. Parce que la société vivait sur une morale largement chrétienne, on pouvait être autocentré sans être égocentrique. Comme disait André Suarès, "le service est [on peut dire : était] le méridien de l'Occident". Mais c'est fini tout cela. Aujourd'hui, notre morale est celle du consommateur : "Il n'y a pas de mal à se faire du bien". Oh oui ! Nous sommes spontanément au service... Au service de nous-même !

jeudi 3 avril 2014

[Verbatim] Abbé Victor Dillard: «L’honneur d’être ouvrier»

Texte de l’abbé Victor Dillard, aumônier clandestin du STO, interné en 1944 au camp de Dachau, où il meurt en 1945. Tiré de «Les sorciers du Ciel» de Christian Bernadac (1969).
"Pendant plus de six mois, j'ai eu l'immense avantage de vivre aussi complètement que possible la vie ouvrière. Je dis bien aussi complètement que possible, car en réalité je n'ai pas été, je ne pouvais pas être ouvrier. Je m'en suis rendu compte à l'attitude des autres qui ne m'ont jamais totalement pris pour un des leurs. Je n'ai jamais pu décider Mêko, le Russe, qui fut comme électricien mon compagnon de travail, à me tutoyer, quelque chose l'en empêchait. Et j'ai compris peu à peu qu'ils avaient raison. Ne devient pas ouvrier qui veut. Il existe une culture ouvrière qui ne se jauge pas avec les barèmes de la culture tout court. Je sais maintenant ce que cela veut dire « l'honneur d'être ouvrier » autrement que par les discours et par la poésie. 

Pour être ouvrier, il aurait fallu que mon corps fût façonné, sculpté pour cet usage. L'ouvrier ne travaille pas seulement avec ses mains, c'est tout son corps qui est engagé dans la bataille, la passionnante et amoureuse bataille avec la matière. Quand mes yeux ont été brûlés par l'arc de la soudure électrique, mes oreilles accordées à l'assourdissant ronflement des machines ou au martèlement des tôles, mes jambes, mes genoux habitués à la voltige des escalades dans les charpentes métalliques, tous mes muscles tendus pour le serrage d'un boulon ou le décrochage d'une mèche, les poumons rompus à la respiration empoussiérée du métal qui vous pénètre, tout le corps rhumatisant de courants d'air malsains et strié de cicatrices diverses, j'ai compris que si j'avais vécu cela depuis mon enfance, mon être ne serait pas ce qu'il est, et ma sensibilité serait différente. 

Il faut avoir été sur place, personnellement engagé dans la symphonie, pour se rendre compte que les mains ne peuvent pas être propres ni les ongles impeccables quand on a travaillé dans le cambouis. J'ai dit là-bas la messe avec des mains ignobles mais triomphales. On ne peut pas se servir d'un mouchoir avec des mains pareilles, et l'on doit se moucher avec ses doigts. J'ai compris que le fait de cracher par terre était une défense instinctive de l'organisme, et que l'hygiène était un luxe méritoire et pour certains quasi inabordable. Le vieux Dory qui travaillait avec moi à la soudure autogène touchait sans se brûler les gouttes de métal en fusion, il avait fait cela toute sa vie. 

Je me souviens d'avoir, un jour, pendant l'hiver, réparé le moteur du pont roulant extérieur. Je travaillais sur le haut du pont, en plein vent qui glaçait complètement tout le corps. Il me fallait dévisser entre le pouce et l'index de minuscules vis qui résistaient ferme. Je ne sentais pas mes doigts, ils étaient violets. Je n'ai pu m'en tirer qu'en descendant de l'échelle toutes les cinq minutes pour courir me dégeler les mains sur un brasero et je suis resté longtemps après avoir fini, incapable de faire un mouvement et pleurant de froid. J'ai vu Mêko, en d'autres occasions, réparer le même moteur. Lui tenait le coup : il savait; il est vrai qu'il était russe. Il avait une manière à lui de dégeler ses doigts en se frottant les cheveux qui étaient souveraine. Et puis, il était ouvrier depuis toujours. 

Si l'esprit est conditionné par la sensibilité, rien d'étonnant qu'il y ait une mentalité ouvrière, une pensée ouvrière, qui restera toujours étrangère aux philosophes et aux savants. Et cette mentalité est encore façonnée par l 'objet sur lequel elle s'exerce. Il faut avoir travaillé pour comprendre la matière et sa beauté et son mystère et sa vie. Car la matière est vivante, je ne savais pas cela non plus. Dans mon domaine d'électricien, cette vie était peut-être plus sensible qu'ailleurs; pourtant, il me semble que les camarades l'expérimentaient comme moi même. La machine a une âme. Elle a ses moyens d'expression à elle; elle a ses bruits, imperceptibles à tout autre qu'à son conducteur, ses plaintes, ses maladies, ses caprices, ses manies. Il existe un accord tacite entre elle et son maître, des habitudes réciproques, une collaboration d'impondérables. L'ouvrier ne travaille pas avec n'importe quel outil, fut-il le plus élémentaire, mais avec son outil, celui qui est marié à sa main depuis toujours. On dira que mon imagination travaille, et que tout cela est poésie. Je pense qu'il y a bien plus que cela, et que ce n'est pas par hasard que le Christ a voulu être ouvrier. Il a aimé le bois, dont il connaissait tous les secrets, dans la familiarité d' une collaboration de vingt années. Il est né sur ce bois dans la crèche et il a voulu mourir dans l'étreinte sanglante de son ami, de son frère, le bois. De nos jours peut-être, aurait-il aimé le fer comme il aima le bois, il aurait travaillé avec passion la soudure et le tour et l'ajustage, et il aurait communié par là avec cette matière qu'il connaissait si bien, dans tous ses secrets, comme il connaissait le vent, la tempête et les poissons du lac. 

La réparation d'une machine est source des mêmes joies que la création artistique. Je me souviens d'une machine à soudure électrique (un couple transformateur moteur et dynamo), qui avait rompu ses amarres pendant un transport par le pont roulant et était tombée de 10 mètres de haut. La machine gisait là, debout sur ses deux petites roues de derrière, comme un chien malade, et Mêko se tordait de rire en la regardant. On a travaillé dessus pendant trois jours, sans arrêt, réparant tout, pièce par pièce, le timon, les roues, les condensateurs, les interrupteurs, etc., etc. On l'a remontée complètement et puis, prudemment, on a essayé de lui redonner la vie en la branchant sur le courant. Cela n'allait pas au début, ensuite cela alla mieux. Mêko l'a réglée en fin connaisseur, jusqu'à ce que les sonorités soient exactement accordées, l'arc impeccablement ajusté à la soudure. Et quand elle a roulé à point, ce fut pour nous deux une joie inexprimable d'avoir ranimé ce cadavre, de sentir que par nous il y avait une vie de plus dans l'usine, comme si un enfant était né. Ce sentiment de la paternité ouvrière est peut-être un des plus forts que j'aie jamais connus; il me semble que je pourrais revenir dans des années et des années, j'irais reconnaître tout de suite si l'interrupteur de sécurité que j'ai confectionné pour la perceuse, si le trolley aérien que j'ai ajusté au pont roulant, si les circuits suspendus de la sirène d'alarme, fonctionnent encore, parce que tous ceux-là sont mes enfants, et je ne puis songer à eux sans un sentiment d'intense fierté, la fierté ouvrière. Quand le Christ, plus tard est repassé à Nazareth, j'imagine qu'il a dû jeter un coup d'œil sur telle ou telle charpente où il avait mis davantage de lui-même, et qu'il a demandé à Jacques ou à Gédéon des nouvelles de sa charrue. 

Je m'inquiétais autrefois de savoir comment pouvaient fonctionner en Allemagne ces invraisemblables usines internationales où travaillait une population hétéroclite de Russes, de Serbes, de Polonais, d'Italiens, de Français, etc. J'ai compris sur place que le lien entre tous ces hommes n'était pas la destination de leur travail (sur laquelle ils ne s'entendaient évidemment pas), mais la simple communion collective avec la matière, quelque chose comme un corps vivant du travail. Quand je revoyais, en traversant. les ateliers, trois compagnons frapper les rivets à la masse, un Russe, un Allemand, un Français, et que j'admirais le synchronisme impeccablement précis de leurs gestes, le rythme harmonieux de leur frappe, je pensais qu'au-dessus des contradictions du Weltanschauung et des incompréhensions de langue, il y a une solidarité essentielle de travail, et que le lien par la matière est aussi puissant peut-être que le lien de l' esprit. L'internationale ouvrière n'est. pas seulement une élucubration marxiste, mais une réalité tangible. Et il fallait que le Christ vint et fût ouvrier et s'incarnât en la matière eucharistique pour que l'opacité de cette matière fût vaincue et que cette communion matérielle devint une communion d'amour. Car les hommes, sans lui, s'arrêteraient à la matière pure sans comprendre son âme. Comme ils ont su la prostituer contre nature pour l'asservir aux instruments de mort, ils savent aussi prostituer sa fonction réconciliatrice pour l'asservir aux oeuvres de division et de haine. Et ceci est un sacrilège, car la matière est sainte. 

Cette découverte de la matière et de sa fonction unificatrice m'a conduit à "réaliser" , au sens anglais du terme, une échelle de valeurs que je ne faisais que soupçonner. La hiérarchie du travail n'est pas simplement une question de rendement, d'autorité, ni même de compétence. Elle a une valeur en quelque sorte ontologique. Je ne parle pas ici de la hiérarchie officielle des contremaîtres, ingénieurs, etc. Je parle de ceux qu'à l' intérieur de l'usine on considère comme les bons ouvriers. Leur salaire n'est pas toujours caractéristique de la valeur. En dehors du travail, ils peuvent ne présenter aucune qualité humaine, ils peuvent être balourds, ivrognes ou immoraux. A leur place, dans l'usine, ils sont comme transfigurés; ils sont ceux qui savent. Ni la matière, ni l'outil n'ont de secret pour eux, ils opèrent des miracles de précision, de fini, de fignolé, qu'il faut avoir surpris pour les croire opérés de main d'homme. Ils ont des diagnostics infaillibles, des coups de main qui valent ceux d'un chirurgien de marque, des habiletés de fleurettiste, ils sont les artistes, les grands artistes du métal. Je vois encore Meyer, le gros Meyer, l'as de la soudure, que l'on appelait d'un bout à l'autre de 1'usine dès qu'il s'agissait d'une opération délicate. C'est lui qui m'a soudé bout à bout des fils de cuivre trop courts, sans qu'on puisse découvrir où était la soudure, j'allais dire la cicatrice. Je pense à cet électricien de chez Huhan qui montait de temps en temps à l'usine et vous opérait en un tournemain les jonctions les plus scabreuses de courant à haute tension. Et combien d'autres. Tous ceux- là méritent un respect qu'on ne leur décerne guère en dehors du cercle infime de ceux qui les voient travailler. Ils sont les ignorés, les méconnus sociaux, ceux auxquels on dénie parfois toute valeur humaine. D'autres aux mains propres et au col immaculé se font saluer « cher maître », se pavoisent de rosettes et s'encadrent de publicité. Eux resteront comme ouvriers, inconnus même de leur femme et de leurs gosses, de leurs amis, parce qu'ils ne sont virtuoses que de la matière, comme si ce travail ne conférait pas une noblesse, comme s'il n'était pas, lui aussi, création et parfois oeuvre de génie. 

Il faut avoir vécu cela pour comprendre que Dieu s'est fait charpentier."

mercredi 2 avril 2014

Jacques Le Goff, le riz et les jardins de la chrétienté

Jacques Le Goff est mort le 1er avril à l'âge de 90 ans, sans avoir cessé d'écrire. C'était un grand historien. Sa carrure impressionnante faisait un effet gargantuesque. On peut dire qu'il a habité sa discipline et qu'il en a infléchi le cours. Il avait choisi le Moyen âge, on l'appelait parfois, avec une affectueuse ironie "le pape du Moyen-âge". Il faisait partie, j'allais dire évidemment, de l'équipe des Annales ESC et, dans son domaine, rivalisait avec Georges Duby. Mais alors que Duby, dans Guerriers et paysans ou dans L'imaginaire du féodalisme, faisait la part belle à la société, au sociétal et en particulier à la lutte des classes, en renvoyant le reste à l'imaginaire (ce qui ne l'empêcha pas en fin de carrière d'écrire un beau livre sur Saint Bernard), Jacques Le Goff lui a résolument choisi d'illustrer la Civilisation médiévale. C'est l'esprit qui l'intéresse. Du reste, il écrit son premier livre sur "Les intellectuels au Moyen âge", un titre provocateur, quand on sait qu'en France, on fait régulièrement remonter la naissance des intellectuel au "Parti intellectuel" et à l'Affaire Dreyfus. Qui étaient ces premiers intellectuels européens ? Des gens d'Eglise évidemment. Cela n'a pas suffi à dégoûter Jacques Le Goff, dont le père était libre penseur et la mère résolument catholique, mais alors de gauche.

Encore dans Le Monde du 23 janvier dernier, interrogé sur ce qui distingue une civilisation d'une culture, il répond sans hésiter : "La civilisation repose sur la recherche et l’expression d’une valeur supérieure, contrairement à la culture qui se résume à un ensemble de coutumes et de comportements. La culture est terrestre quand la civilisation est transcendante. La beauté, la justice, l’ordre... Voilà sur quoi sont bâties les civilisations. Prenez le travail de la terre, la culture va produire de l’utile, du riz, là où la civilisation engendrera de la beauté, en créant des jardins".

C'est la civilisation chrétienne qui intéresse Jacques Le Goff. Lorsqu'on lui demandait : "Est-il vrai que l'Europe remonte au Moyen-âge ?" il disait : "Je réponds oui, et c'est une bonne nouvelle". La civilisation européenne n'a pas 30 000 ans comme le pensait Dominique Venner, elle commence à prendre conscience d'elle-même avec Charles Martel, victorieux des Arabes à Poitiers (Le Goff découvrit la première occurrence connue du terme "Européens" à propos de cette victoire), elle s'épanouit en Charlemagne : la Renaissance carolingienne, est ce moment au cours duquel, face à l'Empire d'Orient, un Empire d'Occident s'affirme comme un protecteur ébloui.

Ce qui est très touchant chez Le Goff, c'est que c'était incontestablement un homme de gauche dans ses réflexes. Mais en même temps, c'était un chantre de la civilisation européenne et chrétienne dans son discours construit ou conscient. Sa biographie de saint Louis (1000 pages) est un modèle historique, qui n'exclut pas une sorte de dévotion de l'historien pour son objet d'étude :
"Parce qu’il a échoué et que ses croisades ont été presque anachroniques, saint Louis a connu, comme croisé, la captivité et la mort. Ces échecs — dans une société où le modèle du Christ offre la Passion comme une victoire suprême sur le monde — lui ont conféré une auréole plus pure que celle d’une victoire".
Pour Jacques Le Goff, saint Louis est comme "le double laïc de saint François d'Assise" (auquel d'ailleurs l'historien consacrera un autre livre).