samedi 30 avril 2016

L'esprit des Lettres - avril 2016

"Le Jour du Seigneur, KTO et La Procure se sont associés depuis 2008 pour ce magazine mensuel entièrement consacré au livre religieux. Tournée dans la célèbre librairie du VIe arrondissement à Paris, cette émission de 90 minutes donne la parole à trois écrivains, dont l'oeuvre globale, l'originalité du travail d'auteur ou l'actualité peuvent donner matière à un véritable dialogue avec l'animateur et un échange entre invités. Leur discussion est ponctuée par les chroniques des libraires de la Procure qui nous font part de leur "coup de coeur", des "meilleures ventes du mois", ou encore d'un "portrait d'auteur". Ce mois-ci, autour de Jean-Marie Guénois : François Sureau pour son livre Je ne pense plus voyager aux Éditions Gallimard. Guillaume de Tanoüarn pour son ouvrage Délivrés : méditations sur la liberté chrétienne aux Éditions du Cerf et Cécilia Dutter pour son livre Flannery O'Connor: Dieu et les gallinacés aux Éditions du Cerf."

L'Esprit des Lettres - 29/04/2016.

jeudi 28 avril 2016

La religion des djihadistes

Orient ou Occident, d'où vient le djihad ? C'est un produit monstrueux et hybride de l'archaïsme le plus fanatique et de la post-modernité la plus indifférenciée... Essai de compréhension de l'incompréhensible. Cet article est paru dans le numéro de mars de Monde et Vie, après les attentats de Bruxelles.
Le djihadisme est le produit monstrueux du croisement entre désir d’Occident et culture radicale de l’islam. Quelques pistes sont ouvertes ici pour comprendre Bruxelles, mais aussi Lahore au Pakistan ou des dizaines d’enfants viennent de mourir parce que, chrétiens, ils célébraient Pâques.

L’année 2015 – massacre en janvier, massacre en novembre – introduit quelque chose de radicalement nouveau dans l’espace social français : une violence à ciel ouvert. La France chrétienne, depuis des siècles, considérait la violence comme le signe du mal. L’Europe avait inventé de donner à l’Etat (cette abstraction du Bien) le monopole de la violence légale. Et voilà que la violence est partout et que des ressortissants français s’habituent à s’en prévaloir, non pas comme dans les films de Michel Audiard, à l’intérieur d’un « milieu », clos sur lui-même, mais sur n’importe quelle terrasse de café, à la sortie d’une école, sur une plage ou à l’entrée d’un aéroport. Face à cette violence, on a l’impression qu’aucune protection ne tiendra longtemps puisque ceux qui tuent sont tués. Que peut-on contre eux ? Leur statut de kamikazes les rend paradoxalement invulnérables. « Nous sommes en guerre » laisse échapper Manuel Valls. Mais cette guerre est profondément asymétrique. Son issue ne dépend pas des gains et pertes des deux camps. La réalité est que d’un côté on ne veut pas faire la guerre et on est prêt à tout pour ne pas la faire. De l’autre, on la fait certes, mais on peine à évaluer les objectifs. Comme si cette violence post-chrétienne était gratuite. Comme si les autoproclamés djihadistes ne cherchaient rien, ne voulaient rien obtenir que la mort pour eux et le chaos autour d’eux.

Le raisonnement des djihadistes n’est pas immédiatement territorial. Certes, en Irak ils ont pris Mossoul (l’antique Ninive des Assyriens), avec ses puits de pétrole. Certes en Syrie, ils viennent de perdre Palmyre et ils reculent face à l’armée de Bachar El Assad. Mais il est hors de question qu’ils s’emparent aujourd’hui du XIème arrondissement de Paris où ils ont fait régner la terreur l’espace d’un soir ; il est exclu pour l’instant qu’ils puissent occuper la ville de Saint-Denis ou celle de Molenbeek. 

Reste la possibilité pour une équipe djihadiste de s’emparer de produits atomiques et de fabriquer une bombe… Cette éventualité est étudiée très sérieusement en ce moment par les grands de ce monde. La bombe atomique est une sorte de mythe terrifiant et rien n’interdit de penser qu’à travers le Pakistan ou l’Arabie séoudite, un exécutif terroriste parvienne à s’emparer d’une bombe en menant un chantage. Mais actuellement cela changerait-il vraiment la donne géopolitique ? Pas sûr. Il y a fort à parier au contraire que se livrant à ce petit jeu, des djihadistes coaliseraient contre eux toute la Planète.

Alors pourquoi cette violence artisanale, à Paris, à Bruxelles, oui, pour… quoi donc ?

On peut penser d’abord que ce que ces « chers djihadistes », comme disait Philippe Muray, veulent imposer, c’est juste la terreur, une terreur aveugle et absurde, une terreur entretenue pour elle-même, sans autre but actuel qu’elle-même. Réfléchissons en effet : si le but politique des djihadistes était la conquête de l’Europe, ils n’avaient pas de meilleures alliées que les institutions européennes, pas de plus efficaces propagandistes que Madame Merkel ou Monsieur Sarkhollande, l’un et l’autre prêts à ouvrir toujours davantage les frontières de leurs pays respectifs, avec tout récemment un avantage à Madame Merkel, qui a accueilli en un an un million de migrants, pour montrer au monde que l’Allemagne était un grand Pays et que le nazisme était bien oublié. M. Sarkhollande, lui, ne parvient à recevoir « que » 200 000 immigrés par an, mais de façon stable depuis dix ans. Les islamistes avaient donc tout avantage à se taire, à pratiquer ce que l’on nomme chez eux la taqyia et à faire leurs comptes dans vingt ans. Au lieu de cela, leur violence même les dévoile. Elle est inutile à leur cause et même contreproductive. 

Est-ce une violence terroriste ? Jusqu’ici les terroristes occidentaux des années de plomb (ceux d’Action directe ou de la Bande à Baader) avaient toujours des revendications. Il s’agissait de libérer un tel ou un tel ou de soutenir les Palestiniens. Rien de tel dans la nouvelle violence qui s’impose au monde. Il n’y a aucun objectif politique ni éloigné ni proche. Il faut donc chercher le secret de cette violence non pas dans le monde extérieur, comme si elle permettait d’atteindre tel ou tel but, mais dans l’âme même des teroristes, à l’intime d’eux-mêmes et aussi peut-être chez les leur. Il faut maintenir vivant l’antagonisme entre le fidèle et les koufars. Il faut rendre efficace la charia qui stipule que seuls les musulmans sont membres de plein droit de la communauté politique (oumma), que seuls ils sont des hommes à part entière, que la différence entre le bien et le mal n’existe vraiment que pour eux et entre eux, parce qu’ils sont eux, des fidèles, soumis à la loi. Il me semble que c’est la première utilité des attentats, leur inhumaine pédagogie. Il s’agit de rappeler les musulmans à la dureté originaire de la Loi. 

Quant aux victimes musulmanes que peut faire cette politique de la terreur, il ne faut pas oublier que les premiers mécréants, dans le système djihadiste, ce sont les musulmans non pratiquants, qui boivent ou mangent du porc. Ceux qui n’ont pas de loi ne sont pas obligés de l’observer, s’ils croient en Dieu. Ils peuvent toujours payer le tribut. Mais le musulman qui a une loi et qui ne l’observe pas est un monstre dont ces gens veulent débarrasser la terre.

Le djihadisme est donc bien lié à l’islam légaliste. Dans sa courageuse Lettre ouverte au monde musulman (éd. Les Liens qui Libèrent 2015), Abdennour Bidar s’exprime ainsi : « Cher monde musulman, je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Et cela m’inspire une question, la grande question : pourquoi ce monstre a-t-il choisi ton visage et non un autre ? Ce problème est celui des racines du mal. Car ce monstre en réalité est sorti de tes propres entrailles et il n’est que le symptôme le plus radical de ta propre crise de civilisation ». C’est au nom de l’islam, c’est au nom de la loi islamique et pour elle que les djihadistes tuent et se font tuer. Leur comportement est foncièrement religieux, même s’il ne s’agit pas du tout de la vertu de religion, mais de ce que l’on pourrait appeler un vice de religion.

En même temps, comme le souligne Abdennour Bidar, le djihadisme représente une crise de l’islam, une crise de sa civilisation, une sorte de paroxysme hautement malsain, comme il ne peut en naître qu’en temps de crise. L’islam est face à l’Occident ; ce face-à-face est terrible psychologiquement pour les musulmans. Cette religion qui prétend posséder le monopole du salut est à la fois dans une position d’écrasante supériorité et d’écrasante infériorité face à ceux que les djihadistes persistent à appeler les croisés. Ecrasante supériorité car seuls ils plaisent à Allah. Ecrasante infériorité car non seulement ils n’ont rien inventé, mais ils n’ont pas su s’adapter comme d’autres pays et d’autres civilisations au merveilleux décollage technologique, économique et culturel de l’Occident. Le paradoxe pour beaucoup est insoutenable.

Je ne parle pas des vieux imams rancis que l’on voit sur Internet ânonner des inepties sur la condition de la femme. Mais les jeunes… Il y a chez ces jeunes en particulier, qui souvent ont vécu à l’Occidental avant de se « légaliser » et de se radicaliser, un désir d’Occident qu’il ne faut pas sous-estimer. J’emprunte cette considération à Alain Badiou, attachant philosophe communiste, qui, lui, l’emprunte sans doute, mais sans le dire, à René Girard : ce désir d’Occident forme une triangulation. Il y a l’Occident paradisiaque, qui est l’objet du désir. Il y a les Occidentaux, dont tous les désirs semblent libérés et qui vivent parfaitement à leur guise. Et puis il y a leurs rivaux, les jeunes désocialisés par un système scolaire absurde et qui s’enfoncent dans l’inculture : ils ne peuvent pas avoir accès au parfait édifice du bonheur, autrement qu’à la marge, ponctuellement, de façon limitée (limitée par leur salaire et par leur propre incapacité). Voyez dans les sketches de Gad Elmaleh, celui qu’il appelle « le blond ». Le blond c’est le blanc fantasmé par le beur qui a tout bien, quand lui, le beur, a tout mal… Il me semble que Gad Elmaleh, en véritable artiste qu’il est, nous dévoile là une vérité quotidienne du désir d’Occident. Ce n’est pas cette vérité qui mène au djihadisme, mais le complexe d’infériorité sociale revu en un complexe de supériorité religieuse, peut effectivement engendrer le pire. Qu’est-ce que le pire en l’occurrence ? 

Nous en venons à René Girard : la rivalité des deux protagonistes, l’Occidental et le jeune désocialisé, se termine mal parce que le duel est impossible. Parce que l’un sait qu’il ne rattrapera jamais l’autre, il décide de le punir, en cassant son jouet. Salah Abdeslam était parfaitement intégré. Les frères Kouachi ont bénéficié d’emplois jeunes et d’aides de l’Etat ou de la collectivité locale. Ils en ont vécu, mais plutôt mal en comparaison avec le luxe qui règne chez les Céfrans. Voilà ce qu’il y a de proprement occidental chez les terroristes ; une sorte de désir mimétique qui tourne mal.

Ces gens (qui ne sont pas forcément musulmans à l’origine d’ailleurs) comprennent vite que seul l’islam peut porter leur vengeance. Ils ont vécu de la drogue et du deal ? Bu de la bière ? Dansé dans les boîtes de nuit ? Mais ce monde leur échappera toujours. Il faut donc qu’au lieu de se vautrer sans honneur dans les backrooms ou les bordels de l’Occident, au lieu de se laisser marginaliser, ils retrouvent la fierté de l’islam et la victoire par l’islam.

Cette victoire, il faut le souligner, Roberto de Mattéi, le philosophe italien bien connu, a eu l’occasion de le faire dans les colonnes de Monde et Vie il n’y a pas si longtemps, elle est religieuse sans doute puisque « volonté d’Allah » mais elle est en même temps intégralement matérialiste. Elle est matérialiste dans son mode d’accomplissement : la mort des ennemis, la mort des jeunes du Bataclan ou des touristes du Bardo est comme le signe eschatologique du triomphe final d’Allah, qui, dans les croyances populaires d’un certain islam, tuera tout le monde (et en particulier d’ailleurs les juifs). Elle est matérialiste également dans son issue pour les djihadistes : leur désir d’Occident est frustré, ils ont cassé le jouet (ou ils ont tenté de casser le jouet) pour que personne ne l’ait. Effectivement tout le monde meurt et personne ne l’a, au moins en apparence. En réalité, les belles houri et les éphèbes au port gracieux sont pour les fidèles d’Allah, dont le Paradis est la transposition mystique de ce que propose l’Occident païen.

Abbé G. de Tanoüarn

samedi 23 avril 2016

Réponse à François H sur mon évolution

Voici la lettre que j'ai reçu à propos du post sur Amoris laetitia : elle est signée, donc à prendre en considération :
"Cher Monsieur l'abbé, C'est malheureusement de plus en plus souvent avec douleur ou perplexité qu'il m'arrive de vous lire. Je me demande si vous croyez un mot de ce que vous écrivez, ou si tout cela n'est plus finalement qu'un jeu, voire une posture : celle du prêtre traditionaliste, identifié comme tel, qui systématiquement désormais prend le contre-pied de l'opinion attribuée à ses confrères. 
Je sais ce que je vous dois, que je vous suis redevable de principes, et surtout d'un certain sens de l'équilibre qui dans la réflexion comme dans la vie chrétienne m'a évité bien des écueils et tiré de bien des mauvais pas, jusqu'à aujourd'hui : mais c'est précisément la raison pour laquelle ce que vous écrivez ou déclarez m'inquiète de plus en plus, ce qui m'a poussé à laisser ce commentaire en délaissant tout anonymat.
Je dois avouer que je ne vous reconnais plus, et que je doute, si je revenais aujourd'hui au Centre Saint-Paul, que j'y trouverais encore ce que j'ai pu y trouver il y a plusieurs années maintenant".
Fermez le ban !

Cher François, si vous ne me reconnaissez plus, c'est sans doute d'abord parce que cela fait plusieurs années que - pour une raison que j'ignore - vous n'êtes pas passé au Centre Saint Paul ni n'avez cherché à me téléphoner ou à me donner de vos nouvelles. J'espère que tout va bien pour vous...

Je ne prends pas position à plaisir contre mes confrères. D'ailleurs je publie dans Monde et vie des critiques de l'Exhortation apostolique signées Jeanne Smits (une consoeur journaliste) et je participerai mardi à une émission sur RC (Les hommes en noir avec Philippe Maxence à midi) où les critiques risquent d'être nombreuses. Je n'ai jamais été contre les critiques respectueusement adressées à un pape, je crois que ces critiques entretiennent la vigilance des brebis, ce qui n'est pas un luxe par les temps qui courent.

Allez, je vais d'ailleurs faire une critique au Saint père. Je n'ai encore rien écrit sur son attitude par rapport aux migrants. Elle est complexe, certes. Elle se veut chrétienne. Mais j'ai du mal à admettre qu'il ne soit revenu, lui, le Père des chrétiens, avec aucun chrétien de l'île de Lesbos. Problème de papiers ? Parce que le pape ne pouvait pas faire en sorte qu'ils les aient leurs papiers, ces chrétiens ? Non la question n'est pas là. Ce retour avec trois familles musulmanes était un symbole. Le pape se veut "le serviteur de tous", "le père de tous", et il est dans son rôle quand il manifeste cette universalité de son ministère, au-delà des confessions et même des fois.

Certes la papauté a un rayonnement universel. Mais cette universalité, cette catholicité, il ne faut pas la vider de toute substance et, alors que les chrétiens d'Orient sont notoirement balancés par dessus bord dans certaines embarcations de migrants, on a l'impression que le pape collabore à cet état d'esprit et que lui aussi les rejette par dessus bord en n'en prenant aucun dans son avion...

Certes, c'est le fils prodigue, qui, un court instant, semble avoir la référence du père dans la parabole. Mais, dans cette Parole du Christ, le père se retourne vers le fils aîné pour lui dire : "Tout ce qui est à moi est à toi", ce qu'il ne peut pas dire à son cadet... La joie procurée par retour du fils prodigue ne lui fait pas oublier l'affection profonde qui le lie à son aîné.

Qu'est-ce que cette parabole signifie. Dans le langage thomiste que j'utilise et qui en vaut bien d'autres, il faudrait dire : la paternité du pape est certes universelle mais cette universalité n'est pas univoque, la paternité du pape n'est pas la même pour tous. Elle ne se laisserait pas réduire à une définition à une représentation, à un concept qui serait le même pour un bouddhiste, pour un musulman, pour un chrétien et pour un catholique. Il faut donc dire que cette paternité universelle est aussi analogique, elle est analogiquement universelle, comme est analogique la notion d'appartenance universelle à l'Eglise (IIIa Q8 a3). Qu'est-ce que cela veut dire ? Ce serait vider cette paternité de sa signification que d'imaginer qu'elle s'exerce de la même façon pour tous les hommes. Ce serait vider la notion d'appartenance à l'Eglise de sa substance que de dire - parce qu'elle est vraiment universelle - qu'elle s'exerce de la même façon dans tous les hommes, comme s'ils étaient identiquement appelés. La formule de l'analogie est donnée par Aristote au chapitre 5 du livre 12 de la Métaphysique : "autre dans les choses autres". Il faut donc bien admettre que le pape est autrement le père des chrétien et autrement le père des musulmans. Il est d'abord le père des chrétiens et de façon seconde quoique tout aussi inoubliable, le Père de tous les hommes. On l'appelle pour cette raison le Saint Père et, pour les chrétiens, sa paternité comporte une forme de protection. François, pape de Rome, a un rôle de protection vis-à-vis des chrétiens que, - pour cette fois publiquement - il n'a pas voulu remplir. Pas sûr que ce déni, pas sûr que cette attitude symbolique soit bien comprise, non seulement des chrétiens mais des musulmans eux-mêmes.

Je fais cette critique respectueuse au Père commun pour vous montrer, à vous François H, que mon papier dans Aleteia (voir post précédent sur ce Blog) n'est ni le reflet d'une stratégie personnelle ni une nouveauté comme vous m'en accusez en termes à peine voilés. Je crois payer assez cher ma liberté pour l'exercer.

En l'occurrence, si l'on revient à l'exhortation Amoris laetitia, j'ai fait, il y a vingt-cinq ans, ce qui, sur le fond, est le même papier, avec les mêmes citations de saint Thomas, mais c'était à propos de Veritatis splendor, célèbre encyclique de Jean-Paul II. J'accusai alors le pape de développer une morale "objectiviste", kantienne dans son déploiement catégorique, ignorant les ressources prudentielles de la morale aristotélicienne et oubliant la casuistique catholique. Cet article critique du pape alors régnant était parue dans Fideliter. Il avait été bien reçue par la FSSPX à laquelle j'appartenais alors. Je ne vois pas pourquoi, aujourd'hui, alors que François intègre à l'enseignement de Jean-Paul II la dimension subjective (ou intentionnelle) de toute morale, citant longuement la IaIIae Q94 a4 sur l'analogicité de la loi naturelle, non, je ne vois pas pourquoi je ne ferai pas entendre le même son de cloche. Il se trouve que cette fois je suis d'accord, au nom de saint Thomas d'Aquin dans le texte, avec le pape régnant... Est-ce que je n'aurais pas le droit d'être d'accord avec le pape ? Au nom de quoi ? De qui ? De mes confrères dites-vous ? Lesquels ? Ceux, nombreux, qui me félicitent aujourd'hui ? Quel sens cela a-t-il ? Magis amica veritas... Je parle de cette part de vérité que j'ai aperçue depuis longtemps dans le thomisme et que je n'aurais pas le droit d'exprimer parce qu'elle s'éloigne de la doxa traditionaliste du moment. Je n'ai jamais préféré la doxa à ce qui me paraissait être la vérité. Au séminaire déjà, cela m'a couté cher.

Mais parlons stratégie, puisque ce non-dit de votre texte semble l'envelopper tout entier. Vous ne vous livrez à aucune remarque de fond. Vous ne discutez aucune citation. Aucune interprétation. Vous me reprochez simplement d'avoir changé... Il faut distinguer deux types de stratégie : les stratégies personnelles. Je n'en ai aucune. Et les stratégies collective, qui renvoient à la description, forcément partielle d'une orthodromie de l'ensemble des chrétiens. J'ai une stratégie collective et celle-là c'est vrai a changé depuis vingt ans.

Il y a vingt ans, je croyais aux vertus de la Résistance ecclésiale, au nom d'un trésor liturgique à transmettre et de reproches doctrinaux précis que j'ai mises dans mon livre Vatican II et l'Evangile (épuisé mais disponible sur Internet) et dans le document de synthèse concluant ce que nous avions appelé, avec quelques amis, le symposium de Paris (c'est l'annexe 3 de ce livre).

La résistance liturgique a trouvé un écho romain dans le Motu proprio de 2007, exauçant une demande de la FSSPX. Ce MP pourrait et devrait être mieux respecté. Mais il est là, c'est un merveilleux instrument pour diffuser le rite traditionnel, sa puissance spirituelle unique, sa force dont l'Eglise ne peut pas se passer.

La contestation doctrinale respectueuse est reconnue comme un droit théologique, en particulier dans les statuts de l'Institut du Bon Pasteur auquel j'ai l'honneur d'appartenir. L'abbé Laguérie, supérieur, a estimé prudentiellement qu'il n'était pas temps de se livrer à une critique collective organisée des "nouveaux théologiens" pour prendre une expression de Péguy. En tout cas, nous en avons les moyens juridiques. Sans doute manquons nous des moyens intellectuels... Ce sera quand Dieu voudra.

Face à cette double légitimité reconnue à Rome, alors oui, j'ai changé. Je ne me sens pas le droit de m'immobiliser dans une attitude de refus ou de résistance, si cette résistance s'en prenait à des gens qui vont dans le même sens que moi et sont dans le même bateau, l'Eglise. "Nul n'est de trop dans l'Eglise". Ce que Benoît XVI disait en parlant des traditionalistes vaut pour tous les chrétiens sincèrement  attachés à la Parole du Christ. De même que personne n'avait le droit de nous exclure d el'Eglise, nous traditionalistes, de même nous n'avons pas le droit aujourd'hui d'exclure les chapelles rivales au nom d'une vieille tendance au monopole. C'est dans ce contexte que nous avons à chercher l'unité de l'Eglise. Chaque fois que je vais à Rome, je suis saisi par la fragilité du Bâtiment. Nous devons, nous ses fils, tout faire pour que cette Institution vénérable, aujourd'hui attaquée et par les Institutions internationales et par l'islam terroriste et par les évangélistes fondamentalistes, puisse continuer à délivrer le message du Christ. Le pape François a évoqué une situation apocalyptique, comme étant celle dans laquelle nous nous trouvons. Il a conscience de la gravité de la situation, devant laquelle le souci d'exhiber nos petites différences doit disparaître.

Voici la situation telle qu'il l'a peinte lui-même au cours d'une messe à Sainte-Marthe. Ce texte est paru sur zenit le 12 avril dernier :
« Nous vivons une persécution, je dirais un peu ironiquement, « éduquée ». C’est quand l’homme est persécuté non pas pour avoir confessé le nom du Christ, mais pour avoir voulu manifester les valeurs du Fils de Dieu. C’est une persécution contre Dieu le Créateur, dans la personne de ses enfants ! Et ainsi nous voyons tous les jours que les puissances font des lois qui obligent à aller sur cette voie, et une nation qui ne suit pas ces lois modernes, ou au moins qui ne veut pas les avoir dans sa législation, en vient à être accusée, à être persécutée « poliment ». C’est la persécution qui coupe à l’homme la liberté de l’objection de conscience », a fait observer le pape.
« Cela, c’est la persécution du monde » qui « coupe la liberté », alors que « Dieu nous fait libres » de donner le témoignage « du Père qui nous a créés, et du Christ qui nous a sauvés ». Et cette persécution, a-t-il souligné, « a aussi un chef » : « Le chef de la persécution polie, éduquée, Jésus l’a nommé : « le prince de ce monde ». Et quand les puissances veulent imposer des attitudes, des lois contre la dignité des enfants de Dieu, ils persécutent ceux-ci et vont contre le Dieu Créateur, a répété le Souverain pontife. C’est la grande apostasie. »
J'aime que François ne soit pas terrassé par ce tableau qui renvoie à des pressions très concrètes des Institutions internationales sur le magistère de Pierre. J'aime qu'il ait la force de la qualifier "un peu ironiquement" comme il le dit lui-même de "persécution éduquée".

J'espère quant à moi être suffisamment éduqué pour me trouver clairement du côté de ceux qui, avec le pape François, résistent à la "politesse" de cette persécution. Je ne serai jamais du côté d'une pseudo résistance, salonnarde et superficielle, mettant une fierté mal placée à dire non au pape. La belle affaire ! Le beau courage ! Je préfère mille fois être du côté de ceux qui, avec le pape, disent non aux politesses raffinée de la nouvelle persécution libéralo-libertaire.

lundi 18 avril 2016

Amoris Laetitia, un manuel de miséricorde

texte écrit par l'abbé de Tanoüarn pour le site Aleteia
"C’est dans un esprit missionnaire, et non dans un confessionnalisme étriqué, qu’il faut lire l’exhortation apostolique sur la Joie de l’amour." - Le point de vue de l'abbé de Tanoüarn.
Figure du catholicisme traditionaliste, Guillaume de Tanoüarn, né le 2 novembre 1962, est un prêtre catholique, docteur en philosophie. Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, il rejoint la pleine communion avec Rome en 2006 et cofonde l’Institut du Bon-Pasteur à la demande du pape Benoît XVI. Il est aujourd’hui directeur du Centre Saint-Paul et de Monde & Vie. son dernier ouvrage Délivrés, méditation sur la liberté chrétienne, vient d’être publié aux éditions du Cerf.
Le pape François vient de publier l’exhortation post-synodale « Amoris laetitia » par laquelle il entend faire le bilan des deux synodes sur la famille qui se sont tenus à Rome en 2014 et 2015. Ce texte est révolutionnaire par sa manière d’aborder le sacrement de mariage, non pas d’abord comme une donnée doctrinale dont l’Église aurait à enseigner les modalités, mais avant tout comme une réalité concrète, qui se vit aujourd’hui aussi bien en Europe qu’en Afrique ou en Amérique, avec des problèmes spécifiques ici ou là et toujours une diversité irréductible d’un couple à l’autre qui fait que chaque couple est absolument unique.

Le document est particulièrement long, c’est vrai, mais le pape insiste, dans sa préface, pour que chacun en prenne ce dont il a besoin, les «animateurs pastoraux» pouvant aller au huitième chapitre et les époux ayant plutôt rendez-vous avec le cœur de l’exhortation, les chapitres quatre et cinq. Le premier et le troisième chapitres sont théologiques ; le deuxième est plus sociologique, listant les difficultés que doit affronter le couple. Dans le sixième chapitre, on découvrira de merveilleux et paternels conseils du pape pour les couples en crise tandis que le septième réfléchit à «renforcer l’éducation des enfants» et que le neuvième donne quelques pistes pour une spiritualité du couple. Vue de cette manière thématique, le document, qui comporte plus de 300 paragraphes et fait une large place à la réflexion des Pères synodaux, longuement cités, en devient malgré tout plus digeste. Il me semble que lorsque l’on manque de temps, on peut très bien se rendre à tel ou tel chapitre, après avoir lu l’introduction, qui donne l’esprit de cette mise au point, qui par ailleurs cite aussi abondamment saint Jean-Paul II et Benoît XVI.
   
L
es médias attendaient François sur deux thèmes : l’intégration des divorcés remariés dans l’Église et les homosexuels. Sur ces deux thèmes, le Pape a été très sobre. Trop diront les contempteurs compulsifs. Pour ce qui est des homosexuels, l’exhortation insiste sur le fait qu’il n’y a «aucune analogie même lointaine» (AL 251) à chercher entre le couple homosexuel et le couple hétérosexuel.
«Qui suis-je pour juger? »
L’«une seule chair» est et reste un grand mystère, qui caractérise l’œuvre créatrice et qui illumine l’œuvre rédemptrice de Dieu. L’union homosexuelle n’est pas du même ordre affirme le Pape et cela reste vrai même si «chaque personne indépendamment de sa tendance sexuelle, doit être respectée dans sa dignité et accueillie avec respect, avec le soin d’éviter toute marque de discrimination injuste» (AL 250). Le texte est court et pourtant tout est dit. On comprend que les chrétiens de David et Jonathan, cette association représentant les homosexuels chrétiens, aient été déçus et qu’ils le disent. On imaginait tellement autre chose de ce Pape. Les médias avaient échafaudé un tout autre scénario pour cette exhortation. Mais en même temps, on retrouve bien «sa patte» dans son expression : il parle de respect, de dignité de soin. C’est bien le «Qui suis-je pour juger?» dans son sens véritable. Ce qui est propre au pape François, ce qu’il va falloir saisir dans ce texte, c’est cet accent nouveau : son respect infini pour toute personne, au-delà des pesanteurs de l’Institution de l’Église, son absence totale de légalisme au-delà de son souci de la loi, sa volonté de «se faire tout à tous pour les sauver» qui s’enracine au plus profond de la tradition chrétienne et justifie toutes les audaces – ad personas, vers les personnes.
La miséricorde, la vraie
On retrouve cet état d’esprit dans sa manière d’accueillir les divorcés remariés, avec, en plus, une dimension immédiatement constructive : pour lui, le mariage civil ou la simple cohabitation stable et féconde comportent quelque chose du mystère du mariage: «Toutes ces situations doivent être affrontées d’une manière constructive, en cherchant à les transformer en occasions de cheminement vers la plénitude du mariage et de la famille à la lumière de l’Évangile» explique-t-il en citant la Relatio du Synode de 2014. Nous nous trouvons devant l’attitude jésuite dans toute sa splendeur : une pratique qui permet de «construire» en cherchant dans la vie de celui qui vient au prêtre (ou au Pape) tout ce qui peut le disposer à recevoir la grâce de Dieu. Je n’ai pas fait le compte, mais on trouve souvent le mot «grâce» dans l’exhortation apostolique. On s’aperçoit d’ailleurs, dans le Sermon d’ouverture de l’année de la miséricorde le 8 décembre dernier, que le mot grâce est quasiment synonyme du mot miséricorde. On pourrait dire que face à l’herméneutique de continuité qu’a proposé le pape Benoît, François propose lui une herméneutique de la miséricorde. Non pas la miséricorde qui ferait systématiquement moins cher, non pas la miséricorde qui chercherait à casser les prix pour prétendre que tout se vaut et conclure que rien ne vaut, non! Mais la miséricorde qui est l’amour unique que Dieu porte à chacun d’entre nous, la miséricorde qui est une grâce et nous pousse en avant, la miséricorde qui non seulement ne casse pas les prix mais nous rend plus chers aux yeux de Dieu, qui que nous soyons. Il me semble que l’herméneutique de continuité, saluée à plusieurs reprises par le pape François, appelle cette herméneutique de la miséricorde, loin de lui être contraire. Il y a un secret providentiel dans la succession des deux derniers pontificats et dans leur profonde complémentarité dans la vérité. Il fallait toute l’insistance pédagogique de Benoît XVI pour se ressaisir de la vérité dans sa splendeur (Jean-Paul II) dans sa centralité. Mais maintenant, avec François, nous découvrons que «la vérité qui ne se tourne pas en amour est une idole». Benoît XVI lui-même justement ne parlait-il pas de «la charité dans la vérité», caritas in veritate ?
Discerner ce qui est bon et s’en tenir
Jean-Paul II était, sans problème le Curé de l’univers et Dieu sait s’il a fait tourner la boutique ! Le pape François, de façon encore plus ambitieuse, conçoit son rôle comme celui d’un directeur de conscience universel. Il prêche au monde les exercices spirituels de saint Ignace. Il essaie de s’adresser à chacun et de lui dire ce qu’il doit faire pour avancer vers Dieu. Pas question de lui fermer la porte au nez! Il faut le conduire, par un chemin personnel. Ce n’est pas facile pour un pape de prendre cette attitude, que l’on rencontre surtout au confessionnal. Le Pape, c’est vrai, en tant que Pape, n’est pas d’abord un confesseur, même si sur ce plan, le Saint-Père entend montrer l’exemple, même si son livre sur la Miséricorde est tout entier tourné vers le sacrement de Pénitence, où les pécheurs que nous sommes, recevons la miséricorde du Seigneur. En soi, pourtant, le pape doit d’abord être l’homme de l’institution. Mais nous sommes en crise; notre monde est cassé. François veut être aussi l’homme de chacun, prenant les gens là où ils en sont. Son maître mot est celui de saint Ignace : le discernement. Il s’agit pour lui d’aider ceux qui s’approchent de lui, fidèles ou non, à discerner ce qui est bon dans leur vie et à s’y tenir. Il tend à les aider à faire l’expérience de Dieu, comme le fait le prédicateur des Exercices spirituels de saint Ignace, qui enseigne toujours la deuxième annotation de ces Exercices: «Ce n’est pas le fait de savoir beaucoup qui remplit et satisfait l’âme, mais le fait de sentir et de savourer les choses intérieurement» (AL 207).
« Rien n’est plus volatile que le désir »
L’une des qualités du bon directeur spirituel est la prudence, non pas la prudence qui ne prend pas de risque, non pas la prudence qui repose sur l’inepte principe de précaution, comme si vivre ne consistait pas à prendre des risques, non, mais la prudence quant à la fiabilité de l’humain, la prudence, sur le mal qui est dans l’homme, sur sa fragilité. Un exemple : les commentateurs ont tous souligné l’emploi positif du terme «érotisme» dans l’exhortation. N’était-il pas suffisant d’évoquer «le plaisir» ou ce que Jean-Paul II appelait «la pleine et mûre spontanéité des rapports» (AL 150) ? En tout cas, c’est d’érotisme que nous parle le pape François, sans doute parce que le mot s’est banalisé aujourd’hui. «L’érotisme apparaît comme une manifestation spécifiquement humaine de la sexualité» (AL 150). «L’érotisme le plus sain, même s’il est lié à une recherche du plaisir, suppose l’émerveillement et pour cette raison, il peut humaniser les pulsions» (AL 151). On reconnaît là l’enseignement de Jean-Paul II sur le langage du corps. Rien de neuf… Rien de neuf non plus dans cette prudence quant à la chair et à l’œuvre de chair que l’on aperçoit d’emblée dans les textes de Jean-Paul II mais que l’on retrouve dans ceux de François: «Rien n’est plus volatile, plus précaire et plus imprévisible que le désir et il ne faut jamais encourager de contracter le mariage, si d’autres motivations n’ont pas pris racine pour donner à cet engagement des possibilités réelles de stabilité» (AL 209), déclare François par exemple, parce que, manifestement il ne veut rien escamoter de son sujet.
La maternité de l’Église
Au fond le document du Pontife semble bien faire l’unanimité. Il se rattache à la grande tradition jésuite de la casuistique, c’est-à-dire non du mépris de la loi, mais de l’application de la loi à chaque personne. Comme Dieu s’adresse à chaque personne dans un face-à-face amoureux, parce qu’il nous connaît personnellement et intimement, mieux encore que nous ne nous connaissons nous-mêmes, ainsi l’Église de François voudrait pouvoir s’adapter à chaque cas. Un long texte de saint Thomas d’Aquin est cité en ce sens: «Je demande avec insistance que nous nous souvenions toujours de cet enseignement et que nous apprenions à l’intégrer dans le ministère pastoral» (AL 304), insiste le Saint-Père. On peut résumer ce texte thomasien (IaIIae Q94 a4) en une phrase: «Plus on entre dans les détails plus les exceptions se multiplient». On sait que ce qui intéresse le Pape, ce sont ces exceptions, ou plutôt c’est nous, dans le détail de notre vie intérieure, nous sommes tous des exceptions. La maternité de l’Église – c’est le pari du nouveau pontificat – est capable de traiter chaque personne de manière exceptionnelle, non seulement en appliquant la loi (qui reste toujours dans le général) mais en connaissant chacune de ses brebis à l’image du Bon Pasteur lui-même. «Un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations irrégulières comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. C’est le cas des cœurs fermés qui se cachent derrière les enseignements de l’Église pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité…» (AL 305). Une fois de plus, le pape s’en prend ici à ces chrétiens pharisiens, qui risquent de s’entendre dire: «Engeance de vipères…».
Enseigner de façon christique
On l’aura compris, ce qui est nouveau dans cette exhortation apostolique, ce n’est pas le fond, c’est l’esprit dans lequel l’enseignement millénaire est transmis. Cet esprit est un esprit plus évangélique, plus proche de chacun et en même temps plus imprégné de la certitude qu’il n’y a pas dans l’Église d’un côté les bons et de l’autre côté les pécheurs, mais que nous sommes tous pécheurs et que le Christ est venu «non pour les justes mais pour les pécheurs». Pour François l’enjeu est considérable: il s’agit de montrer aux populations d’Amérique latine, tentées par l’évangélisme américain, que l’Église catholique est plus évangélique que les évangélistes. Elle garde sa morale millénaire, elle ne peut enseigner une autre morale que celle du Christ, mais elle doit l’enseigner de façon christique.
     
Certains adversaires de l’exhortation se sont focalisés sur deux lignes du numéro 305 et sur la note qui suit. Je cite: «Il est possible que dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église». Et la note poursuit: «Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements». En omettant de lire la précision entre tirets, sur la situation objective de péché qui n’est pas subjectivement imputable, et en confondant «vivre dans la grâce», recevoir des grâces (actuelles) et «être en état de grâce», certains vont jusqu’à dire (je l’ai entendu de mes oreilles par un prêtre au cours d’une conférence donnée au Centre Saint Paul) que le Pape par ces quelques lignes, remet en question toute la théologie catholique de l’état de grâce et du péché mortel. Il ne parle pourtant ni de l’un ni de l’autre.
De l’importance de la subjectivité de chacun
En réalité, le Souverain Pontife veut s’adresser à chaque fidèle comme un sujet libre, qui a sa propre histoire, ses difficultés mais aussi sa lumière propre. Cette importance de la subjectivité de chacun que François entend souligner, comme cela n’avait jamais été fait par un Pape dans l’histoire de l’Église, elle me semble se trouver très clairement dans saint Thomas, même si, pour des raisons pastorales, il est vrai que le pape Jean-Paul II insistait peu sur cette dimension de l’enseignement du Docteur angélique : dans la question 19 de la IaIIae, on découvre par exemple que celui qui croit que forniquer est un bien et qui ne fornique pas commet un péché. Thomas dit la même chose, au même endroit, à propos de la foi au Christ : «Si croire au Christ est proposé par la raison de tel individu comme un mal, cela signifierait que sa volonté se porterait au Christ comme à un mal, alors même que la foi au Christ est par soi un bien et qu’elle est nécessaire au salut». Thomas cite souvent la formule de l’Ecclésiastique : «Dieu a remis l’homme entre les mains de son conseil». Il faudrait ajouter que l’homme doit suivre ce conseil, même lorsqu’il s’avère erroné. S’il ne le suit pas, il ne peut pas être dans le bien.
   
Certes l’article 6 de la même question rappelle la dimension objective de l’ordre moral et ajoute que quelle que soit l’intention d’un individu, s’il choisit le mal (en le prenant pour un bien) il risque de le payer, parce que c’est à la volonté même de Dieu qu’il s’oppose et que rien ne peut être construit sur une telle opposition. Mais il ajoute, conformément aux développements de l’article précédent, que cette erreur que l’individu risque de payer, néanmoins elle l’excuse de toute faute du moment qu’elle touche à telle ou telle circonstance inconnue ; en revanche, note le Docteur angélique, elle ne l’excuse pas si elle s’avère substantielle. Je veux dire que les principaux préceptes de la loi morale sont connus de tous et nul n’est censé les ignorer. L’ignorance substantielle d’un précepte de la loi (en l’occurrence : Tu ne commettras pas d’adultère) ne peut être qu’une ignorance dite pharisaïque ou affectée. Lorsque l’ignorance est franche (portant sur telle ou telle circonstance de la loi) alors elle est pleinement excusante.
   
On voit bien qu’on ne peut pas lire saint Thomas en choisissant l’article cinq contre l’article six ou l’article six contre l’article cinq. Il est nécessaire d’envisager un double enseignement : d’une part le péché est objectif, le mal est objectif, le péché et le mal sont en cela une seule et même chose (ce que Mgr Lalanne avait paru oublier à propos de la pédophilie dans une émission récente de RCF) et voilà l’article six ; et d’autre part, nous devons avoir égard à la subjectivité pécheresse, soit qu’elle aggrave son propre péché par une intention plus mauvaise que l’acte matériel qui est le sien, soit qu’elle diminue ou même qu’elle excuse la gravité de son crime par une forme d’ignorance non-coupable de sa part, c’est le sens du terrible article cinq.
   
Le Pape, directeur de conscience universel, en ces temps de crise ecclésiale et de pénurie de prêtres, s’adresse ou veut s’adresser à chacun d’entre nous, car, comme le disait Benoît XVI dans un autre contexte, «nul n’est de trop dans l’Église». Il prend chacun là où il est et ne songe pas à imposer d’emblée tout un code moral exigeant à ceux qui ne le connaîtraient pas. Là encore, Thomas d’Aquin nous donne une grande leçon de souplesse, expliquant dans la IIIa Pars de sa Somme théologique, que tout homme est membre, au moins en puissance, du Corps mystique du Christ qui est l’Église.
   
C’est dans cette universalité ecclésiale revendiquée, c’est dans un esprit missionnaire (et non dans un confessionnalisme étriqué) qu’il faut lire l’exhortation apostolique sur la Joie de l’amour.

mercredi 6 avril 2016

Coluche, dès les années 70... [par RF]

Dans les années 70, Coluche disait :
«Hé! Les catholiques, ils se bourrent la gueule entre eux maintenant. Plaff! Dans les églises! Ils se sont battus à coup de poings dans les églises! Je vous le donne Emile encore un fois, c'était pour savoir dans quelle langue ils allaient dire la messe! […] Ils z'ont qu'à faire deux séances
Proposition triviale, qui a mis une grosse génération pour s’imposer aux théologiens subtils ainsi comme aux canonistes distingués.

vendredi 1 avril 2016

Michel Onfray: "J'ai vu les effets de Vatican II à la messe étant gamin..."

Qu'avons-nous besoin de polémistes traditionalistes, quand le meilleur adversaire de notre religion fait le job? Michel Onfray a participé aux "Rencontres du Figaro" de mars 2016. Au détour d'une question, il a répondu... 
  
... sur Dieu:
"Si on a besoin de demander à la Transcendance de se manifester, c'est qu'elle n'existe plus. Plus on est dans la sophistication notamment dans les églises baroques puis rococo plus on se rend compte qu'on a besoin d'artifices pour appeler Dieu".
... sur la religion:
"Les religions rendent possible les civilisations, c'est une bêtise de dire que la nôtre n'est pas judéo-chrétienne, évidemment elle l'est même lorsqu'elle ne l'est plus. Dans le sens où elle se construit contre, et se construire contre c'est faire avec".
... sur la réforme liturgique:
"J'ai vu les effets de Vatican II à la messe étant gamin, avant on avait les filles d'un coté, les garçons de l'autre et le prêtre de dos, les yeux tournés vers le soleil levant et cela faisait sens. On attendait la Lumière car le Christ était la Lumière.(...) Le prêtre s'adressait à Dieu et était l'intercesseur de ses ouailles qui étaient derrière lui mais tous tournés dans le même sens. Et d'un seul coup on a dit : on change tout ça, on installe l'autel au milieu du cœur et on tourne le dos à Dieu puisque le Tabernacle est derrière (...). Et puis, on dit que la musique n'a plus besoin d’être sacrée, d’où la guitare dans La vie est un long fleuve tranquille, on a le curé qui s'habille en jean. Maintenant, on tutoie Dieu et on ne parle plus en latin. L'Eglise a dit : 'on n'a plus besoin de sacré, la transcendance est dans l’immanence', c'est-à-dire qu'elle avalise l'évidence de ce que la civilisation dit : nous avons perdu le sens du sacré judéo-chrétien".
La transcription est donnée par Radio Notre-Dame (ce n'est pas un poisson d'avril), la vidéo est en ligne sur Le Figaro.