mercredi 8 juin 2016

[Anne Le Pape - Présent] "Entretien avec l’abbé Guillaume de Tanoüarn"

Le quotidien Présent (cliquez ici pour les conditions d'abonnement) nous fait l'amitié de soutenir notre lutte pour la préservation de l'église Sainte Rita.

Sainte-Rita : “L’espoir est devenu légitime”
— Monsieur l’abbé, vous attendiez des nouvelles pour l’église Sainte-Rita en début de semaine. Qu’en est-il ?
— La société Garibaldi, qui cherche à faire de l’église Sainte-Rita un logement social avec des parkings, avait intenté un référé contre l’Etat français en lui demandant de faire intervenir la police pour libérer Sainte-Rita de ses « occupants sans titre ».

Elle avait gagné ce référé le 27 mai, mais l’association Communauté chrétienne Sainte-Rita Paris XVe a fait appel en tierce opposition et le tribunal administratif a finalement annulé l’ordonnance du 27 mai.
— N’est-ce pas excellent pour la sauvegarde de l’église ?
— C’est extraordinaire ! Nous allons pouvoir nous consacrer à une levée de fonds pour sauver définitivement l’église. Mais il faut que les fidèles continuent à venir nombreux manifester par leur présence que Sainte-Rita doit rester un édifice cultuel.
— Le succès de la procession de dimanche a-t-il joué un rôle ?
— Beaucoup de choses ont joué : le fait que la police nous ait suivis, le soutien du maire du XVe qui refuse de voir détruit un bâtiment cultuel dans son arrondissement, l’habileté de nos avocats, Me Alexandre Cuignache et Me Frédéric Pichon qui, au dernier moment, a pu plaider, et bien sûr une présence très nombreuse des fidèles, que les murs de l’église ne pouvaient contenir dimanche.

Il faut ajouter que le père Emmanuel Schwab, curé de Saint-Léon, paroisse du XVe, a annoncé notre procession avec bienveillance.
— Vous nous aviez déclaré que le promoteur ne voulait rien entendre et ne voulait pas vendre ?
— Jusqu’à maintenant, le promoteur a cherché à faire valoir ses droits à détruire, mais il est clair que la décision du 6 juin met un coup d’arrêt à ses projets et rouvre la possibilité d’une négociation. C’est évidemment à lui d’en décider, mais il a pu mesurer qu’il n’était pas facile d’avoir contre soi et la préfecture de police et la mairie d’arrondissement.
— Vous gardez donc espoir ?
— Jusqu’à maintenant, on prenait pour des fous ceux qui avaient encore de l’espoir dans l’avenir de Sainte-Rita. Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui l’espoir est devenu légitime. Mais il ne faut surtout pas passer d’un extrême à l’autre et croire que tout est gagné, alors que tout est possible mais que tout reste à faire.
— Que dites-vous aux lecteurs de Présent ?
— Les lecteurs de Présent, qui ont pu suivre les heurs et malheurs de Sainte-Rita, ne doivent pas se désintéresser de l’évolution de cette affaire et ne doivent pas hésiter à se rendre à Sainte-Rita pour assister à la messe du dimanche, que ce soit à 11 heures ou à 16 heures. Assistant à la messe à Sainte-Rita, ils font coup double : ils satisfont au devoir dominical et ils posent un acte militant, plus que jamais important pour l’avenir de cette église.


Propos recueillis par Anne Le Pape

samedi 28 mai 2016

Alerte : une église en danger à Paris

La situation de Sainte-Rita du XVème, cette église néo-gothique en plein Paris, est de plus en plus précaire et le risque de destruction se précise.
          
Le promoteur breton, qui a donné 10 % d’arrhes au propriétaire pour détruire l’église et construire des logements sociaux, a refusé d’examiner toute solution alternative, pour conserver à l’église sa destination cultuelle. Il y a un projet architectural alternatif, respectant l’église telle qu’elle est ; il y a aussi des propositions de rachat venant de groupes catholiques ou orthodoxes. Les chrétiens qui veulent que cette église demeure ont l’impression de se heurter à un mur.
          
Le promoteur vient de gagner une action en référé qu’il avait engagé contre l’Etat. Il se voit ainsi reconnaître en principe le droit de faire agir la force publique pour expulser de ce bâtiment « tout occupant ». On traite ainsi une église comme un bien privé ordinaire et des gens qui prient en ces lieux comme des occupants sans titre, au mépris de la destination cultuelle de cet espace sacré, dont il n’est même pas question dans le rendu du jugement.
          
Cette église, construite pour l’Exposition universelle de 1900 et qui est l’une des premières églises à concilier le béton avec le style gothique, offre aux regards une magnifique rosace et aux oreilles une acoustique cristalline. Sa valeur dépasse largement un projet immobilier pour des logements sociaux. Sa survie aujourd’hui est compatible avec un grand projet immobilier qui respecterait ce pour quoi elle a été construite.
          
Elle doit être conservée, avec sa triple tradition spirituelle : pour les gens du quartier, riches ou pauvres, fidèles de première ligne ou chrétiens du dernier rang, elle représente aujourd’hui trois choses :
  • D’abord, c’est la seule église, à Paris, où l’on bénit solennellement les animaux. La dernière bénédiction a eu lieu pour la Sainte-Rita le dimanche 22 mai devant une église débordante de monde, dans une atmosphère de piété populaire.
  • Ensuite, beaucoup de gens s’arrêtent en semaine pour prier Sainte-Rita, la patronne des causes désespérées et la sainte qui met la paix dans les familles et entre les familles.
  • Enfin, on y a toujours célébré un rite latin traditionnel, sans chercher noise à quiconque. Après le départ des catholiques gallicans, ce sont des catholiques romains qui ont repris cette tradition.
VENEZ DIMANCHE 29 MAI à 16 H, venez chaque dimanche nombreux pour défendre Sainte-Rita
VENEZ DIMANCHE 5 JUIN à 16 H pour la bénédiction des roses de Sainte-Rita et procession dans les rues du XVème
          
Abbé Guillaume de Tanoüarn, desservant
Communauté chrétienne Sainte-Rita du XVème
Association Clochers de Quartier en danger

lundi 2 mai 2016

[par Hector] Pour revenir sur « Nuit debout »

[par Hector] Dans nos milieux – mais pas seulement-, il y a hélas cette forte tendance à juger rapidement de choses qui nous sont éloignées. Le mouvement « Nuit debout » n’y échappe pas. Effectivement, le mouvement est à gauche. On en conviendra. Assurément, la bienveillance médiatique semble plus réelle à l’égard de ce mouvement urbain qu’à l’égard des Manifs pour tous et des Veilleurs. Enfin, l’amalgame entre casseurs et « Nuit debout » est plus discuté. Mais en même temps, la droite se déchaîne et insinue un mouvement quasi-insurrectionnel. Elle affirme aussi une collusion entre la gauche gouvernementale et le mouvement « Nuit debout ». Pourtant, je n’ai pas vu de dalle arrachée, comme on a pu l’affirmer péremptoirement. Le monument de Marianne est abîmé, mais depuis Charlie, il y avait déjà des inscriptions. A cause de l’attraction de ce monument en raison d’événements connus (les attentats de 2015), il devenait inéluctable que beaucoup cherchent à y mettre leur patte. Mais passons…

Je suis allé place de la République, le vendredi 29 avril 2016. Il pleuvait. Les différents stands se déclinaient généralement avec le mot Debout : Bibliothèque Debout, etc. Je croise des jeunes, mais aussi des personnes déboussolées (il y a toujours des mendiants pour faire la manche...). Une envie de débattre et de discuter. Certainement. En regardant les uns et les autres, en observant les différentes tentes, mon impression est plutôt que « Nuit debout » est surtout une critique à l’égard de la gauche classique et traditionnelle. Je ne parle pas seulement de la gauche sociale-démocrate, digne de Macron ou de Valls, mais de cette gauche institutionnelle, dont on reconnaît qu’elle n’assure plus de véritable débat. Les institutions, ce sont, au sens large, ces différentes structures qui permettent à un individu d’agir et de s’impliquer politiquement. Elles sont diverses : partis politiques, syndicats, etc.

Expliquons-nous : la politique, c’est aussi l’art de prendre parole publiquement dans un espace public. Prendre parole publiquement va au-delà des simples opinions privées du courrier des lecteurs. Il s’agit de poser un acte politique. Mais pour poser cet acte, il faut évidemment passer par des « instruments ». Ces instruments sont différents : engagement dans une formation politique ou syndicale, manifestations publiques, participations à des meetings, etc.

Or, les véhicules traditionnels d’expression sont usés, monopolisés pour ne pas dire fossilisés. La gauche n’y échappe pas : je pense aux syndicats, devenus, à l’instar des partis politiques, des machines verrouillées et déconnectées des préoccupations. Derrière la radicalité des discours peut se cacher une autre illustration de la France des apparatchiks. Ils sont devenus inertes. En écoutant les témoignages, il y avait celui d’un infirmier (?) qui racontait les difficultés de l’hôpital public. Il critiquait ouvertement la CGT. En outre, il refusait de « réduire les salariés à leur fonction ».

Soyons honnêtes : « Nuit debout » est avant tout une critique de la gauche par des gens de gauche, qui contestent l’efficacité des instruments traditionnels, vieillissants et inadaptés, de la représentation politique de gauche. On peut comprendre qu’il y ait un besoin de s’exprimer, face à une gauche qui n’a cessé d’épouser le libéralisme, de prôner la rigueur économique et le marché ou d’encourager la société de consommation. Le PS ne fait plus rêver, et le PC est devenu insignifiant. Les autres formations politiques sont trop microscopiques pour être sérieuses. Quant aux écolos, ils se sont perdus dans les querelles d’appareil. On pourrait multiplier les exemples.

Dans la France de 2016, il y a de plus en plus d’orphelins et de délaissés. À droite ou chez les « tradis », on les connaît : ce sont ces catholiques privés d’une Église encadrante, dont la première souffrance a été la suppression d’une liturgie solennelle. Ce sont tous ces catholiques délaissés par des clercs qui ne voulaient plus incarner les certitudes. Ce sont ces simples Français, oubliés des grands discours, qui ont fini par voter FN ou par s’engager plus radicalement. Ce sont ces militants qui ont vu que leur formation s’embourgeoisait pour devenir une alliance corporatiste de notables. Je ne vois pas pourquoi cela n’existerait pas à gauche.

Hector

samedi 30 avril 2016

L'esprit des Lettres - avril 2016

"Le Jour du Seigneur, KTO et La Procure se sont associés depuis 2008 pour ce magazine mensuel entièrement consacré au livre religieux. Tournée dans la célèbre librairie du VIe arrondissement à Paris, cette émission de 90 minutes donne la parole à trois écrivains, dont l'oeuvre globale, l'originalité du travail d'auteur ou l'actualité peuvent donner matière à un véritable dialogue avec l'animateur et un échange entre invités. Leur discussion est ponctuée par les chroniques des libraires de la Procure qui nous font part de leur "coup de coeur", des "meilleures ventes du mois", ou encore d'un "portrait d'auteur". Ce mois-ci, autour de Jean-Marie Guénois : François Sureau pour son livre Je ne pense plus voyager aux Éditions Gallimard. Guillaume de Tanoüarn pour son ouvrage Délivrés : méditations sur la liberté chrétienne aux Éditions du Cerf et Cécilia Dutter pour son livre Flannery O'Connor: Dieu et les gallinacés aux Éditions du Cerf."

L'Esprit des Lettres - 29/04/2016.

jeudi 28 avril 2016

La religion des djihadistes

Orient ou Occident, d'où vient le djihad ? C'est un produit monstrueux et hybride de l'archaïsme le plus fanatique et de la post-modernité la plus indifférenciée... Essai de compréhension de l'incompréhensible. Cet article est paru dans le numéro de mars de Monde et Vie, après les attentats de Bruxelles.
Le djihadisme est le produit monstrueux du croisement entre désir d’Occident et culture radicale de l’islam. Quelques pistes sont ouvertes ici pour comprendre Bruxelles, mais aussi Lahore au Pakistan ou des dizaines d’enfants viennent de mourir parce que, chrétiens, ils célébraient Pâques.

L’année 2015 – massacre en janvier, massacre en novembre – introduit quelque chose de radicalement nouveau dans l’espace social français : une violence à ciel ouvert. La France chrétienne, depuis des siècles, considérait la violence comme le signe du mal. L’Europe avait inventé de donner à l’Etat (cette abstraction du Bien) le monopole de la violence légale. Et voilà que la violence est partout et que des ressortissants français s’habituent à s’en prévaloir, non pas comme dans les films de Michel Audiard, à l’intérieur d’un « milieu », clos sur lui-même, mais sur n’importe quelle terrasse de café, à la sortie d’une école, sur une plage ou à l’entrée d’un aéroport. Face à cette violence, on a l’impression qu’aucune protection ne tiendra longtemps puisque ceux qui tuent sont tués. Que peut-on contre eux ? Leur statut de kamikazes les rend paradoxalement invulnérables. « Nous sommes en guerre » laisse échapper Manuel Valls. Mais cette guerre est profondément asymétrique. Son issue ne dépend pas des gains et pertes des deux camps. La réalité est que d’un côté on ne veut pas faire la guerre et on est prêt à tout pour ne pas la faire. De l’autre, on la fait certes, mais on peine à évaluer les objectifs. Comme si cette violence post-chrétienne était gratuite. Comme si les autoproclamés djihadistes ne cherchaient rien, ne voulaient rien obtenir que la mort pour eux et le chaos autour d’eux.

Le raisonnement des djihadistes n’est pas immédiatement territorial. Certes, en Irak ils ont pris Mossoul (l’antique Ninive des Assyriens), avec ses puits de pétrole. Certes en Syrie, ils viennent de perdre Palmyre et ils reculent face à l’armée de Bachar El Assad. Mais il est hors de question qu’ils s’emparent aujourd’hui du XIème arrondissement de Paris où ils ont fait régner la terreur l’espace d’un soir ; il est exclu pour l’instant qu’ils puissent occuper la ville de Saint-Denis ou celle de Molenbeek. 

Reste la possibilité pour une équipe djihadiste de s’emparer de produits atomiques et de fabriquer une bombe… Cette éventualité est étudiée très sérieusement en ce moment par les grands de ce monde. La bombe atomique est une sorte de mythe terrifiant et rien n’interdit de penser qu’à travers le Pakistan ou l’Arabie séoudite, un exécutif terroriste parvienne à s’emparer d’une bombe en menant un chantage. Mais actuellement cela changerait-il vraiment la donne géopolitique ? Pas sûr. Il y a fort à parier au contraire que se livrant à ce petit jeu, des djihadistes coaliseraient contre eux toute la Planète.

Alors pourquoi cette violence artisanale, à Paris, à Bruxelles, oui, pour… quoi donc ?

On peut penser d’abord que ce que ces « chers djihadistes », comme disait Philippe Muray, veulent imposer, c’est juste la terreur, une terreur aveugle et absurde, une terreur entretenue pour elle-même, sans autre but actuel qu’elle-même. Réfléchissons en effet : si le but politique des djihadistes était la conquête de l’Europe, ils n’avaient pas de meilleures alliées que les institutions européennes, pas de plus efficaces propagandistes que Madame Merkel ou Monsieur Sarkhollande, l’un et l’autre prêts à ouvrir toujours davantage les frontières de leurs pays respectifs, avec tout récemment un avantage à Madame Merkel, qui a accueilli en un an un million de migrants, pour montrer au monde que l’Allemagne était un grand Pays et que le nazisme était bien oublié. M. Sarkhollande, lui, ne parvient à recevoir « que » 200 000 immigrés par an, mais de façon stable depuis dix ans. Les islamistes avaient donc tout avantage à se taire, à pratiquer ce que l’on nomme chez eux la taqyia et à faire leurs comptes dans vingt ans. Au lieu de cela, leur violence même les dévoile. Elle est inutile à leur cause et même contreproductive. 

Est-ce une violence terroriste ? Jusqu’ici les terroristes occidentaux des années de plomb (ceux d’Action directe ou de la Bande à Baader) avaient toujours des revendications. Il s’agissait de libérer un tel ou un tel ou de soutenir les Palestiniens. Rien de tel dans la nouvelle violence qui s’impose au monde. Il n’y a aucun objectif politique ni éloigné ni proche. Il faut donc chercher le secret de cette violence non pas dans le monde extérieur, comme si elle permettait d’atteindre tel ou tel but, mais dans l’âme même des teroristes, à l’intime d’eux-mêmes et aussi peut-être chez les leur. Il faut maintenir vivant l’antagonisme entre le fidèle et les koufars. Il faut rendre efficace la charia qui stipule que seuls les musulmans sont membres de plein droit de la communauté politique (oumma), que seuls ils sont des hommes à part entière, que la différence entre le bien et le mal n’existe vraiment que pour eux et entre eux, parce qu’ils sont eux, des fidèles, soumis à la loi. Il me semble que c’est la première utilité des attentats, leur inhumaine pédagogie. Il s’agit de rappeler les musulmans à la dureté originaire de la Loi. 

Quant aux victimes musulmanes que peut faire cette politique de la terreur, il ne faut pas oublier que les premiers mécréants, dans le système djihadiste, ce sont les musulmans non pratiquants, qui boivent ou mangent du porc. Ceux qui n’ont pas de loi ne sont pas obligés de l’observer, s’ils croient en Dieu. Ils peuvent toujours payer le tribut. Mais le musulman qui a une loi et qui ne l’observe pas est un monstre dont ces gens veulent débarrasser la terre.

Le djihadisme est donc bien lié à l’islam légaliste. Dans sa courageuse Lettre ouverte au monde musulman (éd. Les Liens qui Libèrent 2015), Abdennour Bidar s’exprime ainsi : « Cher monde musulman, je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Et cela m’inspire une question, la grande question : pourquoi ce monstre a-t-il choisi ton visage et non un autre ? Ce problème est celui des racines du mal. Car ce monstre en réalité est sorti de tes propres entrailles et il n’est que le symptôme le plus radical de ta propre crise de civilisation ». C’est au nom de l’islam, c’est au nom de la loi islamique et pour elle que les djihadistes tuent et se font tuer. Leur comportement est foncièrement religieux, même s’il ne s’agit pas du tout de la vertu de religion, mais de ce que l’on pourrait appeler un vice de religion.

En même temps, comme le souligne Abdennour Bidar, le djihadisme représente une crise de l’islam, une crise de sa civilisation, une sorte de paroxysme hautement malsain, comme il ne peut en naître qu’en temps de crise. L’islam est face à l’Occident ; ce face-à-face est terrible psychologiquement pour les musulmans. Cette religion qui prétend posséder le monopole du salut est à la fois dans une position d’écrasante supériorité et d’écrasante infériorité face à ceux que les djihadistes persistent à appeler les croisés. Ecrasante supériorité car seuls ils plaisent à Allah. Ecrasante infériorité car non seulement ils n’ont rien inventé, mais ils n’ont pas su s’adapter comme d’autres pays et d’autres civilisations au merveilleux décollage technologique, économique et culturel de l’Occident. Le paradoxe pour beaucoup est insoutenable.

Je ne parle pas des vieux imams rancis que l’on voit sur Internet ânonner des inepties sur la condition de la femme. Mais les jeunes… Il y a chez ces jeunes en particulier, qui souvent ont vécu à l’Occidental avant de se « légaliser » et de se radicaliser, un désir d’Occident qu’il ne faut pas sous-estimer. J’emprunte cette considération à Alain Badiou, attachant philosophe communiste, qui, lui, l’emprunte sans doute, mais sans le dire, à René Girard : ce désir d’Occident forme une triangulation. Il y a l’Occident paradisiaque, qui est l’objet du désir. Il y a les Occidentaux, dont tous les désirs semblent libérés et qui vivent parfaitement à leur guise. Et puis il y a leurs rivaux, les jeunes désocialisés par un système scolaire absurde et qui s’enfoncent dans l’inculture : ils ne peuvent pas avoir accès au parfait édifice du bonheur, autrement qu’à la marge, ponctuellement, de façon limitée (limitée par leur salaire et par leur propre incapacité). Voyez dans les sketches de Gad Elmaleh, celui qu’il appelle « le blond ». Le blond c’est le blanc fantasmé par le beur qui a tout bien, quand lui, le beur, a tout mal… Il me semble que Gad Elmaleh, en véritable artiste qu’il est, nous dévoile là une vérité quotidienne du désir d’Occident. Ce n’est pas cette vérité qui mène au djihadisme, mais le complexe d’infériorité sociale revu en un complexe de supériorité religieuse, peut effectivement engendrer le pire. Qu’est-ce que le pire en l’occurrence ? 

Nous en venons à René Girard : la rivalité des deux protagonistes, l’Occidental et le jeune désocialisé, se termine mal parce que le duel est impossible. Parce que l’un sait qu’il ne rattrapera jamais l’autre, il décide de le punir, en cassant son jouet. Salah Abdeslam était parfaitement intégré. Les frères Kouachi ont bénéficié d’emplois jeunes et d’aides de l’Etat ou de la collectivité locale. Ils en ont vécu, mais plutôt mal en comparaison avec le luxe qui règne chez les Céfrans. Voilà ce qu’il y a de proprement occidental chez les terroristes ; une sorte de désir mimétique qui tourne mal.

Ces gens (qui ne sont pas forcément musulmans à l’origine d’ailleurs) comprennent vite que seul l’islam peut porter leur vengeance. Ils ont vécu de la drogue et du deal ? Bu de la bière ? Dansé dans les boîtes de nuit ? Mais ce monde leur échappera toujours. Il faut donc qu’au lieu de se vautrer sans honneur dans les backrooms ou les bordels de l’Occident, au lieu de se laisser marginaliser, ils retrouvent la fierté de l’islam et la victoire par l’islam.

Cette victoire, il faut le souligner, Roberto de Mattéi, le philosophe italien bien connu, a eu l’occasion de le faire dans les colonnes de Monde et Vie il n’y a pas si longtemps, elle est religieuse sans doute puisque « volonté d’Allah » mais elle est en même temps intégralement matérialiste. Elle est matérialiste dans son mode d’accomplissement : la mort des ennemis, la mort des jeunes du Bataclan ou des touristes du Bardo est comme le signe eschatologique du triomphe final d’Allah, qui, dans les croyances populaires d’un certain islam, tuera tout le monde (et en particulier d’ailleurs les juifs). Elle est matérialiste également dans son issue pour les djihadistes : leur désir d’Occident est frustré, ils ont cassé le jouet (ou ils ont tenté de casser le jouet) pour que personne ne l’ait. Effectivement tout le monde meurt et personne ne l’a, au moins en apparence. En réalité, les belles houri et les éphèbes au port gracieux sont pour les fidèles d’Allah, dont le Paradis est la transposition mystique de ce que propose l’Occident païen.

Abbé G. de Tanoüarn

samedi 23 avril 2016

Réponse à François H sur mon évolution

Voici la lettre que j'ai reçu à propos du post sur Amoris laetitia : elle est signée, donc à prendre en considération :
"Cher Monsieur l'abbé, C'est malheureusement de plus en plus souvent avec douleur ou perplexité qu'il m'arrive de vous lire. Je me demande si vous croyez un mot de ce que vous écrivez, ou si tout cela n'est plus finalement qu'un jeu, voire une posture : celle du prêtre traditionaliste, identifié comme tel, qui systématiquement désormais prend le contre-pied de l'opinion attribuée à ses confrères. 
Je sais ce que je vous dois, que je vous suis redevable de principes, et surtout d'un certain sens de l'équilibre qui dans la réflexion comme dans la vie chrétienne m'a évité bien des écueils et tiré de bien des mauvais pas, jusqu'à aujourd'hui : mais c'est précisément la raison pour laquelle ce que vous écrivez ou déclarez m'inquiète de plus en plus, ce qui m'a poussé à laisser ce commentaire en délaissant tout anonymat.
Je dois avouer que je ne vous reconnais plus, et que je doute, si je revenais aujourd'hui au Centre Saint-Paul, que j'y trouverais encore ce que j'ai pu y trouver il y a plusieurs années maintenant".
Fermez le ban !

Cher François, si vous ne me reconnaissez plus, c'est sans doute d'abord parce que cela fait plusieurs années que - pour une raison que j'ignore - vous n'êtes pas passé au Centre Saint Paul ni n'avez cherché à me téléphoner ou à me donner de vos nouvelles. J'espère que tout va bien pour vous...

Je ne prends pas position à plaisir contre mes confrères. D'ailleurs je publie dans Monde et vie des critiques de l'Exhortation apostolique signées Jeanne Smits (une consoeur journaliste) et je participerai mardi à une émission sur RC (Les hommes en noir avec Philippe Maxence à midi) où les critiques risquent d'être nombreuses. Je n'ai jamais été contre les critiques respectueusement adressées à un pape, je crois que ces critiques entretiennent la vigilance des brebis, ce qui n'est pas un luxe par les temps qui courent.

Allez, je vais d'ailleurs faire une critique au Saint père. Je n'ai encore rien écrit sur son attitude par rapport aux migrants. Elle est complexe, certes. Elle se veut chrétienne. Mais j'ai du mal à admettre qu'il ne soit revenu, lui, le Père des chrétiens, avec aucun chrétien de l'île de Lesbos. Problème de papiers ? Parce que le pape ne pouvait pas faire en sorte qu'ils les aient leurs papiers, ces chrétiens ? Non la question n'est pas là. Ce retour avec trois familles musulmanes était un symbole. Le pape se veut "le serviteur de tous", "le père de tous", et il est dans son rôle quand il manifeste cette universalité de son ministère, au-delà des confessions et même des fois.

Certes la papauté a un rayonnement universel. Mais cette universalité, cette catholicité, il ne faut pas la vider de toute substance et, alors que les chrétiens d'Orient sont notoirement balancés par dessus bord dans certaines embarcations de migrants, on a l'impression que le pape collabore à cet état d'esprit et que lui aussi les rejette par dessus bord en n'en prenant aucun dans son avion...

Certes, c'est le fils prodigue, qui, un court instant, semble avoir la référence du père dans la parabole. Mais, dans cette Parole du Christ, le père se retourne vers le fils aîné pour lui dire : "Tout ce qui est à moi est à toi", ce qu'il ne peut pas dire à son cadet... La joie procurée par retour du fils prodigue ne lui fait pas oublier l'affection profonde qui le lie à son aîné.

Qu'est-ce que cette parabole signifie. Dans le langage thomiste que j'utilise et qui en vaut bien d'autres, il faudrait dire : la paternité du pape est certes universelle mais cette universalité n'est pas univoque, la paternité du pape n'est pas la même pour tous. Elle ne se laisserait pas réduire à une définition à une représentation, à un concept qui serait le même pour un bouddhiste, pour un musulman, pour un chrétien et pour un catholique. Il faut donc dire que cette paternité universelle est aussi analogique, elle est analogiquement universelle, comme est analogique la notion d'appartenance universelle à l'Eglise (IIIa Q8 a3). Qu'est-ce que cela veut dire ? Ce serait vider cette paternité de sa signification que d'imaginer qu'elle s'exerce de la même façon pour tous les hommes. Ce serait vider la notion d'appartenance à l'Eglise de sa substance que de dire - parce qu'elle est vraiment universelle - qu'elle s'exerce de la même façon dans tous les hommes, comme s'ils étaient identiquement appelés. La formule de l'analogie est donnée par Aristote au chapitre 5 du livre 12 de la Métaphysique : "autre dans les choses autres". Il faut donc bien admettre que le pape est autrement le père des chrétien et autrement le père des musulmans. Il est d'abord le père des chrétiens et de façon seconde quoique tout aussi inoubliable, le Père de tous les hommes. On l'appelle pour cette raison le Saint Père et, pour les chrétiens, sa paternité comporte une forme de protection. François, pape de Rome, a un rôle de protection vis-à-vis des chrétiens que, - pour cette fois publiquement - il n'a pas voulu remplir. Pas sûr que ce déni, pas sûr que cette attitude symbolique soit bien comprise, non seulement des chrétiens mais des musulmans eux-mêmes.

Je fais cette critique respectueuse au Père commun pour vous montrer, à vous François H, que mon papier dans Aleteia (voir post précédent sur ce Blog) n'est ni le reflet d'une stratégie personnelle ni une nouveauté comme vous m'en accusez en termes à peine voilés. Je crois payer assez cher ma liberté pour l'exercer.

En l'occurrence, si l'on revient à l'exhortation Amoris laetitia, j'ai fait, il y a vingt-cinq ans, ce qui, sur le fond, est le même papier, avec les mêmes citations de saint Thomas, mais c'était à propos de Veritatis splendor, célèbre encyclique de Jean-Paul II. J'accusai alors le pape de développer une morale "objectiviste", kantienne dans son déploiement catégorique, ignorant les ressources prudentielles de la morale aristotélicienne et oubliant la casuistique catholique. Cet article critique du pape alors régnant était parue dans Fideliter. Il avait été bien reçue par la FSSPX à laquelle j'appartenais alors. Je ne vois pas pourquoi, aujourd'hui, alors que François intègre à l'enseignement de Jean-Paul II la dimension subjective (ou intentionnelle) de toute morale, citant longuement la IaIIae Q94 a4 sur l'analogicité de la loi naturelle, non, je ne vois pas pourquoi je ne ferai pas entendre le même son de cloche. Il se trouve que cette fois je suis d'accord, au nom de saint Thomas d'Aquin dans le texte, avec le pape régnant... Est-ce que je n'aurais pas le droit d'être d'accord avec le pape ? Au nom de quoi ? De qui ? De mes confrères dites-vous ? Lesquels ? Ceux, nombreux, qui me félicitent aujourd'hui ? Quel sens cela a-t-il ? Magis amica veritas... Je parle de cette part de vérité que j'ai aperçue depuis longtemps dans le thomisme et que je n'aurais pas le droit d'exprimer parce qu'elle s'éloigne de la doxa traditionaliste du moment. Je n'ai jamais préféré la doxa à ce qui me paraissait être la vérité. Au séminaire déjà, cela m'a couté cher.

Mais parlons stratégie, puisque ce non-dit de votre texte semble l'envelopper tout entier. Vous ne vous livrez à aucune remarque de fond. Vous ne discutez aucune citation. Aucune interprétation. Vous me reprochez simplement d'avoir changé... Il faut distinguer deux types de stratégie : les stratégies personnelles. Je n'en ai aucune. Et les stratégies collective, qui renvoient à la description, forcément partielle d'une orthodromie de l'ensemble des chrétiens. J'ai une stratégie collective et celle-là c'est vrai a changé depuis vingt ans.

Il y a vingt ans, je croyais aux vertus de la Résistance ecclésiale, au nom d'un trésor liturgique à transmettre et de reproches doctrinaux précis que j'ai mises dans mon livre Vatican II et l'Evangile (épuisé mais disponible sur Internet) et dans le document de synthèse concluant ce que nous avions appelé, avec quelques amis, le symposium de Paris (c'est l'annexe 3 de ce livre).

La résistance liturgique a trouvé un écho romain dans le Motu proprio de 2007, exauçant une demande de la FSSPX. Ce MP pourrait et devrait être mieux respecté. Mais il est là, c'est un merveilleux instrument pour diffuser le rite traditionnel, sa puissance spirituelle unique, sa force dont l'Eglise ne peut pas se passer.

La contestation doctrinale respectueuse est reconnue comme un droit théologique, en particulier dans les statuts de l'Institut du Bon Pasteur auquel j'ai l'honneur d'appartenir. L'abbé Laguérie, supérieur, a estimé prudentiellement qu'il n'était pas temps de se livrer à une critique collective organisée des "nouveaux théologiens" pour prendre une expression de Péguy. En tout cas, nous en avons les moyens juridiques. Sans doute manquons nous des moyens intellectuels... Ce sera quand Dieu voudra.

Face à cette double légitimité reconnue à Rome, alors oui, j'ai changé. Je ne me sens pas le droit de m'immobiliser dans une attitude de refus ou de résistance, si cette résistance s'en prenait à des gens qui vont dans le même sens que moi et sont dans le même bateau, l'Eglise. "Nul n'est de trop dans l'Eglise". Ce que Benoît XVI disait en parlant des traditionalistes vaut pour tous les chrétiens sincèrement  attachés à la Parole du Christ. De même que personne n'avait le droit de nous exclure d el'Eglise, nous traditionalistes, de même nous n'avons pas le droit aujourd'hui d'exclure les chapelles rivales au nom d'une vieille tendance au monopole. C'est dans ce contexte que nous avons à chercher l'unité de l'Eglise. Chaque fois que je vais à Rome, je suis saisi par la fragilité du Bâtiment. Nous devons, nous ses fils, tout faire pour que cette Institution vénérable, aujourd'hui attaquée et par les Institutions internationales et par l'islam terroriste et par les évangélistes fondamentalistes, puisse continuer à délivrer le message du Christ. Le pape François a évoqué une situation apocalyptique, comme étant celle dans laquelle nous nous trouvons. Il a conscience de la gravité de la situation, devant laquelle le souci d'exhiber nos petites différences doit disparaître.

Voici la situation telle qu'il l'a peinte lui-même au cours d'une messe à Sainte-Marthe. Ce texte est paru sur zenit le 12 avril dernier :
« Nous vivons une persécution, je dirais un peu ironiquement, « éduquée ». C’est quand l’homme est persécuté non pas pour avoir confessé le nom du Christ, mais pour avoir voulu manifester les valeurs du Fils de Dieu. C’est une persécution contre Dieu le Créateur, dans la personne de ses enfants ! Et ainsi nous voyons tous les jours que les puissances font des lois qui obligent à aller sur cette voie, et une nation qui ne suit pas ces lois modernes, ou au moins qui ne veut pas les avoir dans sa législation, en vient à être accusée, à être persécutée « poliment ». C’est la persécution qui coupe à l’homme la liberté de l’objection de conscience », a fait observer le pape.
« Cela, c’est la persécution du monde » qui « coupe la liberté », alors que « Dieu nous fait libres » de donner le témoignage « du Père qui nous a créés, et du Christ qui nous a sauvés ». Et cette persécution, a-t-il souligné, « a aussi un chef » : « Le chef de la persécution polie, éduquée, Jésus l’a nommé : « le prince de ce monde ». Et quand les puissances veulent imposer des attitudes, des lois contre la dignité des enfants de Dieu, ils persécutent ceux-ci et vont contre le Dieu Créateur, a répété le Souverain pontife. C’est la grande apostasie. »
J'aime que François ne soit pas terrassé par ce tableau qui renvoie à des pressions très concrètes des Institutions internationales sur le magistère de Pierre. J'aime qu'il ait la force de la qualifier "un peu ironiquement" comme il le dit lui-même de "persécution éduquée".

J'espère quant à moi être suffisamment éduqué pour me trouver clairement du côté de ceux qui, avec le pape François, résistent à la "politesse" de cette persécution. Je ne serai jamais du côté d'une pseudo résistance, salonnarde et superficielle, mettant une fierté mal placée à dire non au pape. La belle affaire ! Le beau courage ! Je préfère mille fois être du côté de ceux qui, avec le pape, disent non aux politesses raffinée de la nouvelle persécution libéralo-libertaire.