dimanche 17 août 2014

[Echos Littéraires] «Il n’était pas de ces curés affranchis de la lettre du dogme...» (Marcel Aymé) [posté par RF]

Marcel Aymé n’a rien d’un auteur chrétien dans le sens où l’étaient Mauriac, Green ou Bernanos. Mais son œuvre abondante met en scène tout ce qui faisait son époque: aussi bien le bistrot que l’usine, les questions sociales, les jeux des enfants, etc, et donc la religion également. Ami lecteur qui souvent n’est pas ici par hasard, tu ne seras pas dépaysé par les passages qui suivent, que je tire de La Vouivre (1941) et que Marcel Aymé situe plutôt dans les années 1920. Mais tes voisins, tes collègues, tes compatriotes de 2014: ont-ils encore le background nécessaire pour les lire autrement que d’assez loin? Poser la question, c’est y répondre, et mesurer l’effondrement par pans entiers de ce qui fut notre culture commune.
«Dans l’ombre de son réduit, le curé haussa les épaules. Il n’était pas de ces curés affranchis de la lettre du dogme, de ces prêtres mondains qui considèrent les vérités de l’Eglise comme des symboles ou comme une introduction à la vie spirituelle et ne voient dans le rituel catholique que les gestes d’une discipline morale. Il ignorait jusqu’à l’existence de ces louches serviteurs de la religion. Fermement, il croyait à la Sainte-Trinité, à la Vierge, au paradis et aux saints comme au diable et à l’enfer. Mais pratiquement, il ne croyait pas aux incarnations du diable. L’expérience acquise durant les quarante années de son ministère ne lui laissait aucun doute sur ce point et quand Adeline Bourdelon venait lui dire qu’un diable cornu l’avait assaillie au grenier, il faisait autant de cas de sa confession que de celle de sa servante affirmant que saint François-Xavier était venu dans sa cuisine lui dire des horreurs et lui faire des propositions révoltantes. Ayant eu un jour l’occasion d’en entretenir Mgr de la Jaille, évêque de Saint-Clause, le prélat était tombé d’accord avec lui qu’il s’agissait dans tous les cas de mythomanie ou de visions hallucinatoires et avait ajouté qu’il convenait de ne pas prendre ces confessions à la légère, le diable ayant nécessairement part à ces imaginations comme à toutes les mauvaises pensées.» (chapitre 6)

«Le curé répondit que le démon pouvait revêtir n’importe quelle apparence et aussi bien celle d’un personnage de légende. En fait, il s’y risquait bien rarement. Ayant la faculté de s’introduire dans les êtres et d’agir ainsi secrètement à l’intérieur des âmes, il n’avait aucun intérêt à se manifester sous des espèces matérielles, car celui que le témoignage de ses sens aura convaincu de l’existence du diable sera bien près de croire, ou alors c’est un âne, en Dieu et en Notre-Seigneur. Toutefois, le peu probable est encore du possible. De grosses gouttes de sueur emperlaient le front de Voiturier. C’étaient les sueurs horrible d’un brave homme de radical, antibondieusard, anticlérical, bon ouvrier de la laïcité, qui voyait tout à coups le diable entrer dans sa vie, dans le beau grand domaine de sa raison, et y faire le chemin à Dieu le Père et à son Fils.» (chapitre 8)

«Derrière les bancs des fillettes, les quatre hommes qui composaient le chœur chantaient, la tête haute, les paupières presque closes pour lire dans les gros livres ouverts sur le pupitre : Sicut erat in principio, et nunc et semper… plus loin, dans la nef, était le gros du troupeau, les âmes lourdes et perméables, dont le diable ferait peut-être une masse de manœuvre et qu’il faudrait lui disputer.» (chapitre 13)

«Mais lui, adossé à l'enfer, se jurait de lutter contre Dieu pour la République laïque et démocratique aux côtés de son député radical. Comme tous les héros, il connaissait des moments de détresse et de défaillance. Souvent, il avait soif de Jésus, de la Sainte Vierge, et enfourchait sa bécane pour aller se jeter aux pieds du Sauveur, baiser la robe de Sainte Philomène ou les sandales de Saint François-Xavier. Mais sur le chemin, il se reprenait en pensant au triomphe insolent de la clique réactionnaire, au désarroi de ses fidèles électeurs et à sa propre confusion en face de son député qui le regarderait tristement en caressant sa barbe noire. Se résignant à un compromis, il allait faire son signe de croix derrière un buisson et se rafraîchissait d'un Ave murmuré les mains jointes, parfois même se recommandant à Dieu en plaidant une cause qu'il savait désespérée. ’Mon Dieu, disait-il, ce que j'en fais, c'est pour la Justice.’» (chapitre 13)

vendredi 15 août 2014

Une méditation pour le 15 août

«Un grand signe est apparu dans le Ciel : une femme vêtue du soleil» Apoc. 12 (Introït de la fête de l’Assomption) 
Grande et belle fête de l’Assomption ; nous célébrons la Vierge, montée au ciel avec son corps et qui n’a pas connu la corruption du tombeau. Chez les orthodoxes, il est question aussi de la dormition : Marie n’aurait pas vraiment connu la mort avant son Assomption. Chez les catholiques, on accepte que Marie ait pu mourir mais elle monte au Ciel, rayonnante de la gloire que Dieu accorde à sa sainteté hors normes. Chez les orthodoxes comme chez les catholiques, Marie est hors-normes. Marie est un monde à elle toute seule disait le cardinal de Bérulle. Elle vit selon des lois qui lui sont propres. Elle domine les éléments du monde, qui sont à son service et mettent en valeurs sa beauté unique. Ainsi Jean, le voyant de Patmos, chez qui elle a trouvé refuge (cf. Jean 18) la voit-il non comme une femme parmi d’autres, non comme une sainte parmi d’autres, mais « bénie entre toutes les femmes », plus belle que toutes les femmes, « revêtue du soleil, la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête ». Ainsi, nous aussi, nous après lui, pouvons-nous voir, au-delà de toutes les limites du visible, celle que nous avons reconnue comme la Nouvelle Eve et comme l’Epouse du Saint-Esprit. Marie mère du Ressuscité, vit selon ses propres lois, dans une incroyable intimité avec Dieu ; et elle meurt d’une manière qui n’appartient qu’à elle, suspendant Thanatos, la loi d’airain qui nous tient tous sous sa coupe.

Mais, demanderez-vous peut-être, comment sommes-nous sûrs que cette Femme que chante l’Apocalypse, c’est la Vierge Marie ? Et les plus instruits parmi mes lecteurs me demanderont sans doute : n’est-ce pas plutôt l’Eglise ?

Marie est la première chrétienne comme disait Luther dans son Commentaire du Magnificat. Par conséquent, elle représente l’Eglise à elle toute seule. Elle représente l’Egliuse dans son FIAT dans son Oui résolu à l’ange Gabriel ; elle représente à ce moment-là, à elle toute seule, la liberté de l’humanité tout entière, liberté qui dit Oui à la grâce, Oui au salut, Oui à Jésus-Christ. Elle EST l’Eglise, dans sa lutte contre le Serpent, et cela justement parce qu’elle est la nouvelle Eve, premier melmbre de l’Eglise. Dans l’Apocalypse, le personnage de la femme (que l’on revoit à la fin du livre) est en même temps Marie et l’Eglise.

Attention : mon argumentation peut vous paraître un peu ramasse-tout. Elle n’est pas spécieuse, mais rigoureuse. Au chapitre 12, il faut d’ailleurs dire que la Femme entrevue par le Voyant est d’abord Marie. Preuve ? Le verset 5 de ce chapitre 12, qui est très clair sur l’identité de cette Femme : « elle est enceinte » et « elle donnera le jour à un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un gourdin ferré. Mais l’Enfant fut enlevé auprès de Dieu et de son trône et la Femme s’enfuit au désert ». Quel enfant fut « enlevé auprès de Dieu », sinon Jésus-Christ ? Quel enfant doit « mener toutes les nations avec un gourdin ferré » ? Cette expression est une citation du Psaume 2, qui est un psaume messianique. Ce dominateur universel, c’est le Messie. Et la Mère du Messie, ce n’est pas l’Eglise, que je sache (on irait là à l’absurde). La Mère du Messie, c’est bien la Vierge Marie, littéralement visée dans ce texte, comme la femme annoncée dans le livre de la Genèse, celle qui entretient une « inimité avec le Serpent ». Ici, c’est vrai on parle du diable ou du dragon. Mais saint Jean prend le soin de nous préciser : « L’énorme Dragon est l’antique Serpent que l’on appelle diable et Satan. C’est le séducteur du monde entier ». Tout est clair, me semble-t-il, sur les protagonistes de cette vision. Ce qui est admirable, c’est que la prophétie voilée de Genèse 3, 15 est explicitée le plus clairement possible à la fin du Livre. La boucle est bouclée. Dieu avait annoncé que la Femme aurait un rôle particulier dans la lutte contre le Serpent. Jean le Voyant comprend que cette femme, c’est celle qu’il a prise chez lui, celle qu’il a été obligé de cacher au Désert, celle qu’il va révéler au long de cet extraordinaire chapitre 12, en la montrant à tous comme les artistes, désormais, aimeront la voir : glorieuse, vêtue du soleil, libre en Dieu, libre des éléments du monde, libre de la mort même, avec le Ressuscité, son Fils, libre pour le combat contre l’antique Serpent de la Genèse, disponible pour que nous fassions alliance avec elle, dans la seule bataille qui tienne, celle qui est décrit dans ce chapitre : « Michel et ses anges luttaient contre le Dragon et le Dragon, avec ses anges, combattit, mais ils ne furent pas les plus forts ».

Parmi les noms de la Vierge, nous répétons qu’elle est « forte comme une armée rangée en bataille ». Le côté apparemment militariste de cette invocation plaît moins aujourd’hui qu’autrefois. Mais on a tort. La bataille dont il s’agit n’est pas une bataille nationaliste ni une bataille idéologique. Ce n’est pas une bataille qui fait des morts, car sans bataille nous sommes déjà tous morts. C’est une bataille qui fait des vivants. La bataille dont il s’agit est la bataille contre le mal et la mort, la seule qui vaille d’être menée, mais alors jusqu’au bout. Jusqu’au bout ? « Maintenant et à l’heure de notre mort », avec la Vierge Marie, qui, à elle toute seule, ainsi que nous l’a montré ce chapitre de l’Apocalypse, est « forte comme une armée rangée en bataille » : sicut acies ordinata !

jeudi 14 août 2014

Bulle/s [2] [par RF]

Vous êtes identifié comme ‘bleu’? vous n’aurez pas
toute l’info bleu... mais vous n’aurez plus qu’elle!
[par RF]
Ce post fait suite à Bulle/s [1] posté hier.
J’échange quelques mots sur FB avec Bruno, il s’étonne de ce qu’une information marquante passe inaperçue sur internet (il s’agissait en l’occurrence du communiqué par lequel la Grande Mosquée de Paris exprime sa solidarité avec les chrétiens irakiens, et condamne le mauvais sort qui leur est fait). Alors que tournent en boucle les images, les récits, et les interrogations («pourquoi un tel silence?»), voila qu’un élément majeur reste largement ignoré. 

Peut-être s’agit-il d’un banal phénomène de «bulle de filtres», pour reprendre le titre du livre du journaliste Eli Pariser. De quoi s’agit-il? L’information que nous consommons passe par des systèmes (google news, twitter, facebook, etc) qui la filtrent et nous fournissent ce qu'ils ont déterminé que nous voulons consommer. On cite fréquemment l’exemple de la recherche sur EXXON: un étudiant va tomber directement sur les méfaits environnementaux de cette société pétrolière tandis que son père (c’est une histoire américaine) tombera sur les cours de l’action. Ce qui enferme chacun un peu plus dans sa bulle. 

Autrement dit, si vous êtes gauchiste, vous serez nourri et abreuvé d’images de textes et de commentaires qui alimenteront votre gauchisme…. ou votre droitisme si vous êtes de droitiste, votre progressisme si vous êtes progressiste, etc. Et cela selon une boucle qui se nourrit et se renforce d’elle-même. Un classique phénomène de milieu auto-référent, de bocal hermétique, aggravé par l’illusion de bénéficier désormais de ‘toute l’info’. 

Dans notre exemple, peut-être que l’information (la Grande Mosquée solidaire des Chrétiens irakiens) ne correspondait pas à ce qu’attend une partie de nous-mêmes, d’une fraction de notre sphère, prompte à récuser tout geste musulman qui ne conforterait pas une vision exclusivement noire de l’islam. 

La «bulle de filtres» technique (exposée plus haut) peut très facilement être amplifiée par notre propre choix, par nos ‘follows’ et de nos ‘likes’. Rien de mieux pour cela que de voir un ‘infiltré’, un ‘provocateur’ ou un ‘idiot utile’ derrière toute contribution que ne colle pas avec nos représentations. Rapidement on bénéficie du confort d’une pensée «ready made» (il y en a pour tous les goûts) à laquelle il n’y a plus qu’à contribuer. 

A contrario, on peut choisir d’enrayer la «bulle de filtres» si l’on accepte de ‘suivre’ ce que disent un Michel Onfray, un Jean Pierre Denis ou un Pierre-Henri Gouyon (exemples choisis au hasard, sans valeur prescriptive!). Il faut pour cela se faire à l’idée qu’il puisse y avoir des hommes de qualité(s) chez nos adversaires. C’est alors qu’il faut renoncer à lire le monde selon cet axe unique «eux/nous», où «eux» ne sont pertinents qu’à mesure qu’ils se rapprochent de «nous».

mercredi 13 août 2014

Bulle/s [1] [par RF]

Les chats de Pallas (du nom d’un zoologue)
ont les pupilles rondes – ce sont cependant
des félins non pas à part, mais bien à part entière.
[par RF] Je discute avec deux amis, que j’appellerais ici Pierre et Dominique, l’un catholique progressiste et l’autre traditionaliste. Les deux observent que sur tel ou tel sujet, mon opinion n’est pas nécessairement celle attendue d’un tradi. Ce qui ravit l’un inquiète l’autre, et réciproquement. Au final l’un pense que je blague, et l’autre que je cherche à provoquer, quand ce n’est pas le contraire. Je voudrais ici rassurer tous deux… à moins que je ne les inquiète plus encore : ce que je dis, je le pense, y compris les sottises que je professe éventuellement.

C’est pourtant simple : je n’ai pas acquis l’ensemble de la panoplie traditionaliste, qui comporte aussi bien un volet politique, sociétal, que religieux. Je n’ai pas ingéré l’ensemble du code. Pour avoir échangé avec pas mal de gens je crois même pouvoir dire que cette «panoplie» ne concerne dans sa version complète qu’une modeste fraction des traditionalistes.

Pour décrire un milieu ou un phénomène (quel qu’il soit) on cherche ses traits saillants, ses caractéristiques marquantes; on place très haut le curseur ‘contraste’ pour que l’image soit immédiatement lisible. Le danger, pour l’observateur externe comme en interne, est de croire ensuite que ce tableau à grosse brosse (ce ‘cliché’) rend compte des réalités individuelles. Pourtant un territoire ne correspond pas en chacun de ses points à la carte qui nécessairement le schématise.

samedi 9 août 2014

[Verbatim] «…un contentement de soi unanime et carnavalesque» - Philippe Muray / chronique de janvier 1998 [mis en ligne par RF]

[mis en ligne par RF] Philippe Muray a repris en les augmentant divers chroniques qu’il avait publiées dans La Revue des Deux Mondes. Il en a fait un livre magistral (Après l’histoire – 2000) où l’on lit ceci au détour de divers considérations:
«[…] On n’a pas eu tellement tort, l’été dernier, lors des Journées Mondiales de la Jeunesse, de parler de Catho Pride. Si l’Eglise et son histoire ont vraiment disparu, c’est peut-être durant cet épisode d’apparente euphorie. Tout cela s’est dissout dans la fierté d’être catholique, dans un contentement de soi unanime et carnavalesque, d’où le concret humain (le désaccord avec le monde donnée) s’était déjà retiré sans doute depuis longtemps. La messe s’est engloutie dans la kermesse ; et l’ancien catholicisme, comme tous les autres cultes, dans cette mystique des temps nouveaux qu’il faut désormais appeler panfestivisme. L’apparition de cette religion nouvelle se fait bien entendu aux dépens de toutes les autres, dont elle conserve d’ailleurs certains traits, tout en les privant de leur valeur essentielle (conflictuelle). A l’occasion de ces JMJ, l’Eglise n’a pas davantage renoué avec les masses qu’elle ne fait l’apprentissage des médias quand l’épiscopat décide de discuter d’internet avec l’académicien séraphique Michel Serres, dispensateur suprême de la cyber-pommade des temps multimédias. Dans l’un et l’autre cas, cette espèce d’aggiornamento n’est que l’acte d’allégeance d’une institution deux fois millénaire au nouveau maître hyperfestif. […]»
Et puis cet autre bref extrait, un peu au hasard car je voudrais vous en donner 1.000:
«Les gardiens de la nouvelle orthodoxie sont ceux-là mêmes qui ont mis à bas l’ancienne orthodoxie. Pas fous, ils tiennent à se poser en grands transgresseurs, en ennemis du ‘politiquement correct’ ou de la ‘pensée unique‘. Tout en diffusant le moralisme le plus hideux, chacun se veut immoral, libertin, héritier pétulant de Bataille, petit-fils de Sade, cousin des hurlements d’Artaud à la mode de Bretagne.»

lundi 21 juillet 2014

Le traditionalisme n’est pas la droite de l’Église! [par Hector]

[par Hector] Il y a bien des lieux communs qui affectent l’Eglise et dont l’opinion se nourrit. On les connaît. Ils tiennent autant aux faits historiques (Inquisition) qu’aux institutions (célibat des prêtres, etc.). Le mouvement traditionaliste, tel que perçu par le grand public, peut à lui seul résumer l’esprit de ces lieux communs dont l’Eglise est victime. On peut dire qu’à ce jour sa nature reste peu ou mal analysée. Peu analysée, car les jeunes générations ont une culture et une perception de plus en plus parcellaire du milieu ecclésial ; mal analysée, car dans la tentation de la classification, le traditionalisme serait la transposition au catholicisme romain d’attitudes politiques situées à droite de l’échiquier. Au même titre que le FN, encore situé à l’extrême-droite, ou que l’UMP, située malgré tous ses doutes, à droite, le traditionalisme, ce serait logiquement la droite, voire l’extrême-droite de l’Eglise.

Une telle vue est réductrice. Ce qu’une telle description oublie, c’est la question spirituelle. Or, ce qui est évacué par une certaine pastorale ecclésiale, c’est bien cet aspect, qui au demeurant n’est nullement politique! Si des fidèles franchissent les portes de chapelles, prieurés et autres modestes lieux de cultes, approuvés, tolérés ou récusés par l’évêque, c’est d’abord pour des raisons spirituelles, pour des raisons de foi. Prier, s’interroger sur la fin de sa vie, se poser des questions sur sa destinée est une chose ; adopter une position politique, définir un projet de société, dans des circonstances données, en est une autre. On peut aussi le dire d’attitudes dérivées : s’agenouiller à la messe, se confesser à un prêtre est une chose ; distribuer des tracts politiques, signer des pétitions ou faire du phoning en est une autre. En politique, on est davantage dans l’ordre de l’immédiat, des choix pratiques, qui s’appliquent à des situations données, nullement dans un rapport à son âme indépendamment de tout contexte.

Or, curieusement, si les fidèles ont rejoint les rangs de ce qui allait devenir le mouvement traditionnaliste, c’est bien parce qu’ils redoutaient une réduction du message spirituel à des options purement politiques et temporelles. Si la crise de l’Eglise a fait souffrir beaucoup de fidèles, c’est avant tout parce que des confusions avaient été faites entre des attitudes spirituelles et des démarches temporelles (faire la révolution, vouloir changer la société, etc.) avec réduction des premières aux secondes. Les fidèles n’ont pas supporté que les homélies soient tournées en prêche politique ou que le militantisme politique (et/ou syndical) soit érigé comme l’étalon de la vie spirituelle. Sous prétexte d’aller de l’avant ou d’ouverture au monde, des traits de la vie spirituelle furent évacués : confession, dévotions, adoration du Saint-sacrement, etc. Sous prétexte d’esprit évangélique, des notions comme la vie éternelle, le péché originel – quand ce n’est pas le péché tout court -, la loi naturelle ou l’appartenance à l’Eglise furent vidées de leur sens ou reléguées. Enfin, sous prétexte d’humilité et de simplicité – attitudes qui mériteraient d’être mieux précisées et non soumises à des interprétations démagogiques -, la visibilité de l’Eglise par rapport au monde profane, donc temporel, a été atténuée : abandon de la soutane et de tout signe religieux, dépouillement des églises, transformation de la célébration liturgique en réunion associative ou festive, etc. Si les réformes des années 1960 et 1970 n’ont pas été supportées par des fidèles qui ont préféré faire le choix d’une résistance, c’est tout simplement parce qu’elles évacuaient toute référence au surnaturel.

La question est plus simple : les notions de péché, de rédemption, de contrition, etc., sont-elles de droite ? La transcendance de Dieu et la permanence de l’Eglise peuvent-elles être annexées à un camp politique donné ? Au temps des premiers chrétiens, bien des concepts politiques actuels étaient clairement inopérants (la démocratie parlementaire, la séparation des pouvoirs, la notion de représentation, le concept de parti politique, etc.). En revanche, les notions de péché, de grâce, de mort ou de rédemption étaient déjà d’actualité. Hier, comme aujourd’hui. Ces notions sont de tout temps. De tout temps ? C’est justement le propre de la… Tradition. Et de tout temps aussi, les hommes se sont posés les mêmes questions sur la vie, la mort et le sens de leur existence. Ils avaient beau vivre sous des latitudes différentes, dans des milieux différents ou exercer des professions différentes : ce sont bien les mêmes appels qu’ils ont reçu, les mêmes tristesses qu’ils ont éprouvé et les mêmes espérances qui les ont nourris.

Comme il existe une gauche hostile à tout aspect surnaturel, il existe aussi une droite qui ne goûte guère au dépouillement évangélique. De même qu’il existe une gauche qui récuse toute prière, il existe aussi une droite pélagienne qui refuse de voir que Dieu reste le seul et véritable maître des temps et qui se réfugie dans l’activisme, etc. De même qu’il existe une gauche qui rejette la morale comme un  carcan, il existe une droite pour qui la morale n’est qu’affaire d’utilité et de calcul, pour qui le mal ne saurait être notion objective, et ce indépendamment du sujet qui le commet. Pour avoir vu suffisamment d’esprits de droite dégagés de toute référence religieuse, je m’interroge sur la pertinence qui tend à comparer les traditionalistes aux militants de mouvements politiques, dont les comportements - outre le fait d’être de moins en moins politiques… – sont encore moins religieux.

Plus précisément, le traditionalisme a été une résistance à un vaste mouvement de sécularisation affectant l’Église, qui s’exprime à une époque où certains mouvements politiques actuels n’étaient pas sur le devant de la scène. Pour nous limiter à l’exemple français, le mouvement traditionaliste apparaît à une époque où le paysage politique (années 1960) reste marqué par un condominium exercé par les gaullistes et les communistes. Il se structure à une époque où le Front national - qui n’apparaît qu’en 1972 - existe à l’état groupusculaire et réalise des résultats électoraux microscopiques (années 1970). Enfin, il s’étend dans des régions qui restent souvent imperméables aux succès électoraux du FN (années 1980), à tel point que même Golias (dans un numéro spécial sorti en 1991) dut reconnaître que la portion géographique du territoire français la plus favorable au traditionalisme révèle une faible implantation du FN. Enfin, le développement actuel du FN (début des années 2010) se fait encore dans des régions où la mouvance traditionaliste (Nord, Picardie, etc.) est peu présente.

Quant aux exemples étrangers, ils sont encore plus criants : la corrélation droite/traditionalisme est encore plus vidée de son sens, car, outre l’absence de liaison entre les deux variables, on est en peine de trouver une droite comparable à son homologue française. Comment expliquer le développement de messes Ecclesia Dei, puis Summorum pontificum, dans un pays (les États-Unis) étranger aux cristallisations françaises de ces deux derniers siècles ? On peut descendre dans l’hémisphère sud. Comment expliquer aussi le développement d’apostolats de la FSSPX dans un pays (les Philippines) où peu de gens savent qui est Charles Maurras et l’Action française ? Enfin, comment expliquer le succès de la FSSPX ou de l’ICRSP dans des pays (d’Afrique noire) où l’on reste étranger aux préoccupations de la survie l’Occident chrétien ? Le mouvement traditionaliste mériterait d’être analysé à partir des préoccupations qu’il exprime, non de phénomènes périphériques et conjoncturels, sans rapport avec la Tradition. C’est un peu comme si on liait l’essor du mouvement traditionaliste à telle mode musicale ou vestimentaire. À coup sûr, on friserait le ridicule.